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La Presse de Tunisie du 25/06/06
La Tunisie à l’honneur à Paris
Coïncidant avec la nouvelle saison estivale et le retour du beau temps, plusieurs manifestations culturelles, marquées du sceau de notre pays, se sont déroulées début juin à Paris.
Ce fut d’abord la Journée de la Tunisie, organisée dimanche 4 juin, pour la première fois depuis leur existence, par les associations tunisiennes en Ile de France. Située dans le cadre bucolique du square séverine à la Porte de Bagnolet, sous d’immenses tentes blanches, la manifestation fut inaugurée par M. Raouf Najar, notre ambassadeur à Paris et M. Michet Charzat, maire du 20e arrondissement. Bien en vue, large de 50 m, notre drapeau national se présentait, étalé sur une pelouse en pente, face à l’entrée principale. Sous une soleil radieux, une foule bon enfant, estimée à 4.000 personnes, se pressait devant les nombreux ateliers de création, dans le mini-souk ou encore autour des aires de jeux pour enfants. Au milieu du square, sous un large chapiteau, la jeune Soraya Néfissi, chargée de production à TV5, s’était improvisée en animatrice pour faire admirer un défilé de costumes traditionnels et une jahfa du plus bel effet et présenter les groupes de rappeurs Sniper K2 Rhym, et Pragmatic, ainsi que la vedette de la chanson, Laam, et la jeune chanteuse Sana Souissi, récemment établie à Paris. Non loin, sous une immense khima, des jeunes filles en costume traditionnel, démontraient l’art de la henna et du harkous. Un peu à l’écart, sous d’immenses chênes, des tentes transformées en restaurants regorgeaient de clients attablés devant des mets tunisiens, des merguez, des briks ou encore du couscous aux osbènes.
Dans les salons feutrés de la Maison de l’Unesco
Le mardi 6 juin, une autre manifestation eut lieu, mais cette fois dans les salons feutrés de la Maison de l’Unesco, en présence de plusieurs personnalités, notamment de notre ambassadeur, M. Raouf Najar, ainsi que les ambassadeurs d’Italie et du Bahreïn auprès de l’Unesco, c’était à l’occasion de la présentation de l’œuvre d’art “Noun”, créée par l’artiste italien Agatos, l’expert bijoutier Maurizio Bascetta et notre ami Nja Mahdaoui. Il s’agit d’un magnifique bas-relief représentant la création de l’univers, en or massif (12cm x 12 cm), pesant 589 g et incrusté de diamants (d’un poids total de 5.79ct), entièrement travaillé au burin. Au milieu, dans un cercle est gravé «Allah» en arabe, œuvre de Nja Mahdaoui.
Cette manifestation qui vit plusieurs interventions dont celles du Dr Néjib Abdelmoula, «L’art : pont entre les cultures» et de Nja Mahdaoui, «Le symbolisme des lettres arabes», s’est poursuivie le lendemain 7 juin, à la Casa Sicilia, boulevard Haussmann, où Nja Mahdaoui fut l’invité d’honneur à la conférence-débat : «Entre l’Orient et l’Occident, la trinacria ou la Sicile de toutes les gravités euro-méditerranéennes».
Le mercredi 8 juin, sous l’égide de notre ambassade, à l’Institut du monde arabe, eut lieu la projection du beau film Khochkhach qui avait été, quelques jours plus tôt, programmé à Cannes. Au cours du débat qui s’ensuivit, Selma Baccar, la réalisatrice, était entourée de Rabia Ben Abdallah et de Raouf Ben Amor.
Les cavaliers zlass à Chantilly
Le point culminant de cette série de manifestations eut lieu dimanche 11 juin sur le mythique champ de course hippique de Chantilly. Placée sous le signe «Rendez-vous en Tunisie», la journée de courses a été organisée à l’occasion du Prix de Diane par la prestigieuse maison de luxe Hermès. Dans ce cadre exceptionnel entre, à droite, le majestueux Château des Princes de Condé entouré d’immenses douves, et en face des tribunes, les écuries du Duc d’Aumale, les organisateurs avaient planté «le village Hermès», entièrement sous les couleurs tunisiennes. On pouvait y admirer un mini-souk, des galeries de peintures et de photographies, des ateliers de tissage, de mosaïque et de poterie, des cafés, des restaurants, ainsi que plusieurs khima plantées devant des oliviers, des figuiers et des palmiers- dattiers. Le public, trié sur le volet, souvent portant redingote, hauts-de-forme ou chapeaux de fantaisie, eut droit, tout au long des sept courses au programme, à un spectacle étourdissant effectué par la Garde d’honneur présidentielle, les Cavaliers Zlass de Kairouan, la Troupe des Gougous de Zarzis et la Compagnie des arts et traditions populaires de Tunis.
Rafik DARRAGI
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Jeudi 23 novembre 2006
Les Jeudis de l'Institut du Monde Arabe (IMA), Paris
Littératures de Tunisie
Invités par Maati Kabbal, cinq écrivains tunisiens se trouvaient réunis, un poète, Tahar Bekri, quatre romanciers, dont une romancière, également réalisatrice, Aroussia Nalouti, deux francophones, Ali Bécheur et Rafik Darragi, un arabisant, Habib Selmi ; il s’agissait d’établir une sorte de bilan, tout à fait provisoire et à compléter, de(s) littérature(s) tunisienne(s) d’aujourd’hui, à partir du témoignage des écrivains eux-mêmes, et de poser, à cette occasion, quelques questions sur le rapport qu’entretient cette écriture avec la langue arabe littérale/littéraire, avec les autres pays du Maghreb, avec ceux du Machrek, avec la littérature mondiale.
Aroussia Nalouti, dont un roman vient d’être traduit en français, a défini l’écriture, en quelque langue que ce soit, que l’on soit homme ou femme, comme une façon de dire qu’on est passé là, qu’on n’est pas resté indifférent au monde. Bien des « verrous » – selon le titre d’un de ses récits – doivent sauter, et d’abord au plan personnel, avant que l’on puisse songer à la libération de la société.
Ce primat de l’authenticité personnelle est affirmé aussi par Ali Bécheur, dont les romans – et notamment le dernier : Le Paradis des femmes – sont publiés en Tunisie, chez Elyzad. C’est par souci de vérité qu’il refuse tout « orientalisme », tout pittoresque facile ; il cherche à montrer la vie réelle, là où elle se déroule aujourd’hui, dans les quartiers modernes, et non plus dans la Médina. Il s’agit aussi d’exprimer cette attente informulée qui travaille la société, et donne son titre à son prochain roman. Pour lui, écrire en français est chose naturelle, c’est un moyen d’expression par lequel des émotions sont transmises, et chacun est libre de les recevoir ou non.
Habib Selmi, qui vit en France, et dont deux romans ont été traduits chez Actes-Sud, a déclaré que l’écriture en arabe, pour naturelle qu’elle lui paraisse, est un combat perpétuel, dans la recherche du mot juste, et ce d’autant plus que le genre romanesque est dans le monde arabe d’apparition relativement récente. Tayeb Saleh, au Soudan, ou Béchir Khraief, en Tunisie, ont beaucoup fait pour l’élaboration d’une langue narrative moderne, notamment en acclimatant quelques éléments d’arabe dialectal dans la langue écrite. Au demeurant, il convient de ne pas surestimer la distance existant entre les deux langages. La cause de la relative « invisibilité » des écrivains tunisiens de langue arabe à l’étranger réside sans doute dans leur excessive discrétion, autrement dit dans leur volonté d’être édités dans leur pays, plutôt que de l’être à Beyrouth, à l’instar de nombre de leurs pairs maghrébins.
Rafik Darragi, universitaire vivant en France, écrit des romans à caractère historique, non pas par goût de la reconstitution archéologique, mais plutôt parce que, selon lui, l’Histoire est un reflet de l’homme ; il trouve par là l’occasion de manifester son engagement et son appartenance. Sophonisbe la Carthaginoise, Abderrahman l’Omeyyade d’Andalousie... autant d’expressions d’une identité nationale, définie en termes « bourguibiens ». Identité fièrement affirmée, comme « spécificité » par Rafik Darragi, et, à un autre moment de la soirée, d’une manière plus indirecte par Tahar Bekri, répondant à une question qui suggérait une comparaison avec la littérature algérienne : un roman comme la Répudiation (de Rachid Boudjedra) n’avait pas lieu d’être écrit en Tunisie...
Ali Bécheur, de son côté, préfère définir l’identité collective à partir de la restitution romanesque de destins personnels. Ainsi, dans Tunis Blues, avait-il juxtaposé cinq voix narratives, autant de vérités, autant de facettes d’un prisme, à l’image du relativisme fondamental de la réalité. Aussi bien est-il malaisé de tracer des axes, des courants, des écoles dans la littérature tunisienne d’aujourd’hui. Chaque écrivain poursuit son propre chemin, entretenant vis-à-vis de ses pairs des rapports amicaux plutôt que professionnels.
Reprenant la parole pour répondre à cette perpétuelle interrogation sur le bilinguisme, Tahar Bekri a témoigné pour sa part d’un va-et-vient permanent entre les deux langues, dans l’écriture comme dans l’imaginaire personnel : « J’habite une maison à deux fenêtres ». Et de définir l’identité tunisienne par l’ouverture – à l’Afrique noire, au Grand Maghreb, à la Méditerranée – plutôt que par l’expression d’une « spécificité » difficile à formuler.
Une intervention plus véhémente est venue rompre la régularité (trop?) courtoise du débat : la question fondamentale en Tunisie aujourd’hui est celle de la liberté, déniée à toute expression politique ; les créateurs et les écrivains ne sentent-ils pas que, par l’importance qu’ils donnent à des questions somme toute secondaires – le bilinguisme, la visibilité des auteurs tunisiens à l’étranger, etc. – ils contribuent à occulter le fait que la Tunisie est, par bien des côtés, un désert culturel, un pays souffrant d’une sorte de malédiction ? Les réponses données par les écrivains ont manifesté une volonté d’évitement par rapport à cette interrogation, considérée comme sortant du cadre défini pour la soirée. (LB)
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Les Mercredis Culturels de l’Ambassade de Tunisie à Paris
Présentation de Rafik Darragi par Cecile OUMHANI
Pour la rentrée 2007, le Mercredi Culturel de l’Ambassade de Tunisie, rendez-vous mensuel et régulier pour la promotion de la culture et la littérature tunisienne en France, a été consacré, le 07 février 2007 au roman historique avec comme animateur et orateur, M. Rafik Darragi, Universitaire, Journaliste et Homme de Culture vivant en France.
Le roman historique
C’est un honneur pour moi que de présenter Monsieur Rafik Darragi ici ce soir à l’Ambassade de Tunisie en présence de Monsieur l’Ambassadeur.
Rafik Darragi est né à Sousse. Il y a fait ses études au Lycée de Garçons, avant d’intégrer l’_cole Normale Supérieure de Tunis. Passionné de lettres françaises autant que de lettres anglaises, c’est finalement vers la littérature anglaise qu’il s’est tourné, soutenant à la Sorbonne une thèse de Doctorat d’Etat consacrée à l’œuvre de Shakespeare. Il a été Professeur à l’Université de Tunis et a été aussi chargé de la direction de l’Institut Bourguiba des Langues Vivantes. Professeur invité dans plusieurs universités à l’étranger, il continue ses travaux sur Shakespeare et participe à de nombreux colloques internationaux sur Shakespeare, notamment en Australie l’été dernier et d’ici quelque temps à Prague.
Il est l’auteur de plusieurs essais : La violence dans la tragédie jacobéenne, Université de Tunis, 1984, The sword and the mask, Faculté des Lettres de Tunis, 1995, Theatrical violence, Shakespearean and other studies, CPU Tunis, 2000.
Il reste aussi à l’écoute de tous ceux qui écrivent, comme en témoignent ses très nombreux articles de critique littéraire dans La Presse de Tunisie. la fois généreux et exigeant, il offre aux poètes et aux écrivains le regard précieux du lecteur et du critique, ce par quoi on peut avancer dans la quête qu’est l’écriture. Au fil des articles, sa réflexion dessine cet espace fluctuant où se croisent les voix et les imaginaires avec une constante attention à la nouveauté.
Requis par ses études shakespeariennes, Rafik Darragi n’en a pas moins toujours conservé un attachement profond pour les lettres françaises. C’est dans cette langue qu’il a écrit trois romans.
Le faucon d’Espagne, publié à Tunis en 2000 a reçu le prix Comar d’Or en 2001 puis réédité à Paris en 2003. Ce roman retrace le parcours d’Abd al-Rahman 1er, fondateur en 756 de la dynastie des Omeyyades en Andalousie. Rafik Darragi y évoque sa tumultueuse traversée à travers tout le bassin méditerranéen, par le Maghreb et jusqu’en Espagne. On y ressent sa fascination pour un personnage plein de noblesse et confronté à des choix difficiles. Il met en lumière la diversité des facettes de sa personnalité, puisqu’il est homme d’état aussi bien que poète.
Le deuxième roman de Rafik Darragi, Egilona, la dernière reine des Wisigoths, est paru à Paris en2002. Ce livre est l’occasion pour Rafik Darragi de camper un personnage de femme très intéressant: forte, volontaire, capable de sacrifice. Egilona, reine catholique, est l’épouse de Roderick, roi wisigoth. Veuve, elle devient une princesse musulmane quand elle épouse en secondes noces l’émir Abd el Aziz. Cultivée, soucieuse de comprendre, elle dialogue avec son époux. Et à travers l’intimité de leurs conversations, ce sont l’Orient et l’Occident qui se découvrent. Unis par l’amour, ils débusquent ensemble nombre d’idées reçues, au-delà des différences culturelles.
Sophonisbe la gloire de Carthage, a été publié à Paris en 2004. Ce très beau roman a été récompensé par le prix spécial Comar en 2005. En remontant plus loin encore dans l’Histoire au temps de Carthage, Rafik Darragi remonte aux sources mêmes de l’Histoire de le Tunisie. Entre Carthaginois, Numides et Romains, il met en scène des personnages qui appartiennent d’une certaine façon à la tragédie. L’honneur, la noblesse, le sens du devoir… On retrouve ces thèmes qui inspirèrent aussi en son temps une pièce de théâtre à Corneille. Et sans doute le romancier exprime-t-il aussi sa propre passion pour le théâtre, telle qu’il la vit avec Shakespeare. Il a introduit dans ce roman des personnages, des scènes hautes en couleur qui rappellent en effet le théâtre shakespearien.
Ce roman, comme les précédents, est traversé par ce constant souci de rendre hommage à la femme, de la dépeindre comme autonome, intransigeante et libre. Rafik Darragi honore ainsi le souvenir lointain de figures féminines qui ont marqué l’Histoire de la Tunisie. En évoquant l’Antiquité, il réaffirme les racines plurielles d’une terre qui fut toujours un carrefour, un lieu de rencontre et d’échanges.
Rafik Darragi est passionné des langues, des cultures, de l’Histoire. Je dirai qu’il est un homme de dialogue, dont les écrits montrent qu’il est toujours désireux de connaître, d’aller vers ce qui est plus loin, ce qui est ailleurs ou dans un autre temps. Il cherche à rencontrer l’Autre au-delà des frontières linguistiques et culturelles. Rafik Darragi est, je le crois, profondément épris de la vie, de tout ce qui touche à la vie. On ne peut que constater l’abondance de sa production, qu’il s’agisse d’essais, de romans ou d’articles. Cette passion pour l’Histoire qui traverse ses romans en est l’illustration. Au-delà de la fiction et des personnages imaginaires qui jaillissent de nos profondeurs individuelles, il emprunte d’autres chemins. C’est dans le passé qu’il cherche l’amont de ce que nous sommes, fasciné par des figures, des lieux et les batailles qui y furent menées. Il embrasse la vie dans toute l’ampleur que lui donnent les facettes du temps. Penché sur la margelle d’un puits lointain, il cherche dans le miroitement de ses reflets le présent dans le passé, le passé dans le présent. Que serions-nous sans mémoire ? Est-il une civilisation possible sans des regards et des mots pour sans cesse ressaisir ce qui fit que nous pouvons être ce que nous sommes aujourd’hui ? Qui sommes nous sans l’inscription et la réinscription de ces chemins qui sillonnèrent l’infinie carte du temps ? Et la méconnaissance de l’Autre ne résulte-t-elle pas de cet effacement des trajectoires passées ? C’est cet espace constamment menacé d’oubli que Rafik Darragi rend à la vie, parce qu’elle ne serait pas ce qu’elle est s’il ne l’avait précédée.
Je voudrais terminer par cette citation de Macbeth :
Life’s but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage
And then is heard no more; it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury
Signifying nothing
La vie n’est rien qu’une ombre errante, un pauvre comédien qui se pavane et gesticule sur scène et se tait à jamais ; c’est un conte dit par un idiot, plein de bruit et de fureur qui ne signifie rien.
Par ses romans, Rafik Darragi montre que l’Histoire qui a tant nourri l’œuvre de Shakespeare peut devenir salvatrice. Il semble nous dire que c’est en elle qu’il faut chercher ce sens à ce qui vacille et puis s’éteint, dans la confusion des clameurs qui se lèvent autour d’elle et résonnent longtemps après.
Cécile Oumhani
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La Presse de Tunisie (page littéraire) du 19 février 07
L’infinie carte du temps…
Le 7 février dernier, l’ambassade de Tunisie à Paris a consacré une soirée littéraire au roman historique, invitant pour cette occasion Rafik Darragi. Au cours de sa conférence, le romancier a rappelé qu’écrire un roman historique n’est pas tâche aisée. Il faut non seulement aimer l’histoire mais aussi l’écriture engagée.
Chaque écrivain, dit-il, procède comme il l’entend. Il y a ceux qui respectent scrupuleusement les faits et la chronologie des événements, et d’autres, comme lui, qui ne se soucient que de la peinture de leurs personnages, de leur engagement et de la progression logique de l’action. Sans aller jusqu’à préciser aux lecteurs la part qui revient à son imagination, Rafik Darragi prend toujours soin dans la préface de ses romans d’informer le lecteur qu’il n’a pas voulu revisiter l’histoire sans une intention didactique et, par conséquent, n’étant pas historien, il n’a pas conçu l’authentification comme clé de voûte de son travail. Pour joindre enseignement et divertissement, il est donc amené parfois à ajouter ou à retrancher des faits. Il se réclame, néanmoins, de la vérité historique car il se réfère toujours, dit-il, «à des figures célèbres, bien connues».
Le faucon d’Espagne, publié à Tunis en 2000 et réédité à Paris en 2003, a reçu le prix Comar d’or en 2001. Ce roman retrace le parcours d’Abd Al-Rahman 1er, fondateur en 756 de la dynastie des Omeyyades en Andalousie. Rafik Darragi y évoque sa tumultueuse traversée à travers tout le bassin méditerranéen, par le Maghreb et jusqu’en Espagne. On y ressent sa fascination pour un personnage plein de noblesse, qui est aussi confronté à des choix difficiles. Il met en lumière la diversité des facettes de sa personnalité, puisqu’il est homme d’Etat aussi bien que poète.
Le deuxième roman de Rafik Darragi, Egilona, la dernière reine des Wisigoths, est paru à Paris en 2002. Ce livre est l’occasion pour Rafik Darragi de camper un personnage de femme très intéressant: forte, volontaire, capable de sacrifice. Egilona, reine catholique, est l’épouse de Roderick, roi wisigoth. Veuve, elle devient une princesse musulmane quand elle épouse en secondes noces l’émir Abd El Aziz. Cultivée, soucieuse de comprendre, elle dialogue avec son époux. Et à travers l’intimité de leurs conversations, ce sont l’Orient et l’Occident qui se découvrent. Unis par l’amour, ils débusquent ensemble nombre d’idées reçues, au-delà des différences culturelles.
Sophonisbe, la gloire de Carthage a été publié à Paris en 2004. Ce très beau roman a été récompensé par le prix spécial Comar en 2005. En remontant plus loin encore dans l’Histoire, au temps de Carthage, Rafik Darragi remonte aux sources mêmes de l’Histoire de la Tunisie. Entre Carthaginois, Numides et Romains, il met en scène des personnages qui appartiennent d’une certaine façon à la tragédie. L’honneur, la noblesse, le sens du devoir… On retrouve ces thèmes qui inspirèrent aussi en son temps une pièce de théâtre à Corneille. Et sans doute le romancier exprime-t-il aussi sa propre passion pour le théâtre, telle qu’il la vit avec Shakespeare. Il a introduit dans ce livre des personnages, des scènes hautes en couleur qui rappellent en effet le théâtre shakespearien.
Que serions-nous sans mémoire ?
Ce roman, comme les précédents, est traversé par ce constant souci de rendre hommage à la femme, de la dépeindre comme autonome, intransigeante et libre. Rafik Darragi honore ainsi le souvenir lointain de figures féminines qui ont marqué l’Histoire de la Tunisie. En évoquant l’Antiquité, il réaffirme les racines plurielles d’une terre qui fut toujours un carrefour, un lieu de rencontre et d’échanges.
Dans son dernier roman, La Confession de Shakespeare, qui vient tout juste de paraître aux Editions l’Harmattan, Rafik Darragi se réfère au grand dramaturge anglais et à la période élisabéthaine, c’est-à-dire l’une des plus riches, voire la plus riche période de l’Angleterre. Il franchit ainsi la Méditerranée, poursuivant son voyage à la fois dans le temps et dans l’espace.
Rafik Darragi est passionné des langues, des cultures, de l’Histoire. Homme de dialogue, ses écrits montrent qu’il est toujours désireux de connaître, d’aller vers ce qui est plus loin, ce qui est ailleurs ou dans un autre temps. Il cherche à rencontrer l’Autre au-delà des frontières linguistiques et culturelles. Rafik Darragi est profondément épris de la vie. On ne peut que constater l’abondance de sa production, qu’il s’agisse d’essais, de romans ou d’articles. Cette passion pour l’Histoire qui traverse ses romans en est l’illustration. Au-delà de la fiction et des personnages imaginaires qui jaillissent de nos profondeurs individuelles, il emprunte d’autres chemins. C’est dans le passé qu’il cherche l’amont de ce que nous sommes, fasciné par des figures, des lieux et les batailles qui y furent menées. Il embrasse la vie dans toute l’ampleur que lui donnent les facettes du temps. Penché sur la margelle d’un puits lointain, il cherche dans le miroitement de ses reflets le présent dans le passé, le passé dans le présent. Que serions-nous sans mémoire ? Est-il une civilisation possible sans des regards et des mots pour sans cesse ressaisir ce qui fit que nous pouvons être ce que nous sommes aujourd’hui ? Qui sommes-nous sans l’inscription et la réinscription de ces chemins qui sillonnèrent l’infinie carte du temps? Et la méconnaissance de l’Autre ne résulte-t-elle pas de cet effacement des trajectoires passées ? C’est cet espace constamment menacé d’oubli que Rafik Darragi rend à la vie, parce qu’elle ne serait pas ce qu’elle est s’il ne l’avait précédée.
Je voudrais terminer par cette citation de Macbeth :
Life’s but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage
And then is heard no more; it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury
Signifying nothing
«La vie n’est rien qu’une ombre errante, un pauvre comédien qui se pavane et gesticule sur scène et se tait à jamais; c’est un conte dit par un idiot, plein de bruit et de fureur qui ne signifie rien».
Par ses romans, Rafik Darragi montre que l’Histoire qui a tant nourri l’œuvre de Shakespeare peut devenir salvatrice. Il semble nous dire que c’est en elle qu’il faut chercher ce sens à ce qui vacille et puis s’éteint, dans la confusion des clameurs qui se lèvent autour d’elle et résonnent longtemps après.
Cécile Oumhani.
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La Presse de Tunisie (page littéraire) du 12 mars 07
Tahar Békri ou l’amant de la lumière
A l’heure où le Printemps des poètes approche, où en sommes-nous des liens qui unissent la poésie au public d’aujourd’hui ? Quel rôle peut-elle jouer dans cette vie, «pleine de bruit et de fureur» où tout est à l’urgence? La Presse est allée interroger pour cela notre poète national Tahar Bekri, qui vit à Paris et qui a, dans le cadre de ce festival, participé à une «rencontre-lecture de poésie» à l’Université de Paris X-Nanterre (jeudi 8 mars).
- Dans votre dernier recueil, Si la musique doit mourir (Ed. Al Manar), nous trouvons (quatrième de couverture) cette définition de votre poésie : «L’œuvre de T. Bekri, marquée par l’exil, l’errance et le voyage, évoque des traversées de temps et d’espaces continuellement réinventés. Parole intérieure, dans la mêlée du siècle, elle est en quête d’horizons nouveaux, à la croisée de la tradition et de la modernité. Elle se veut avant tout chant fraternel, terre sans frontières». Voulez-vous nous l’expliquer un peu plus en détail ? Est-ce à dire que vos recueils se ressemblent dans cette «quête d’horizons nouveaux» et qu’il y a, malgré tout, une certaine continuité ou, au contraire, pensez-vous que chaque recueil est un nouveau départ ?
Je m’emploie à ce que chaque recueil soit l’expression d’un thème nouveau mais tous mes livres sont liés par les mêmes problématiques qui soutiennent un projet poétique, un univers, une vision habitée par des questions fondamentales : la vie humaine, sa dignité, sa défense contre la volonté de mort. Comment aimer la beauté du monde sans liberté ? Est-il acceptable de réduire la surface de la terre à un carré étroit ? Veiller à être regardant au lieu de se complaire à être regardé. S’imprégner de l’Histoire, féconder l’espace et le temps, sillonner l’expérience humaine, labourer ses sentiments, aller au plus profond de son mouvement exigeant, faire de l’expérience individuelle une quête perpétuelle, singulière et commune, toujours recommencée. Vous êtes toujours le même et à chaque fois différent, nouveau et neuf comme un instant, dans la durée et la permanence.
- L’expression «Parole intérieure, dans la mêlée du siècle…» ne signifie-t-elle pas votre engagement ? N’est-elle pas une allusion au rôle social du poète ? Si oui, en ce qui vous concerne, lequel ?
Toute quête en poésie est d’abord un soliloque, une parole nourrie du vécu, une corde avec laquelle on tire l’eau du puits. C’est une parole haute qui s’écrit en silence. La poésie n’est pas le bruit, le vacarme, le discours appauvri par sa propre redondance. Du plus profond de moi, j’essaie de dire mon être. Non pas l’apparente surface, la monotone et répétitive quotidienneté, portée comme une carapace, mais le questionnement des vérités qui nous demande tant de flammes pour dissiper l’obscurité. Cependant, que vaut ma lumière si elle n’éclaire que mon seul chemin ? Même en volant le feu, il n’est pas certain que ce qui m’entoure n’ait pas besoin d’autres lumières pour échapper à tout ce qui le menace: la guerre, la violence, le fanatisme, l’injustice, la misère, etc. Le vécu individuel ne m’empêche pas d’être à l’écoute du monde, au contraire. Pour autant, mon engagement ne peut souffrir le discours idéologique, dogmatique, de propagande. D’où qu’il vienne. La poésie n’est pas la langue de bois. C’est la langue du feu intérieur, nourrie des événements du monde. Il s’agit donc moins de rôle social au sens premier du terme que d’être du côté de tout ce qui émancipe les êtres, défend leurs valeurs fondamentales dans un monde plus beau, plus juste et plus fraternel.
- Dans notre article consacré à ce recueil(*) précisément, nous avons insisté sur cet engagement et nous l’avons même qualifié de «point de non-retour». Allez-vous poursuivre cet engagement, sachant qu’il risque de rendre votre poésie quelque peu stérile ?
Sans revenir à un débat, objet de tous les malentendus, depuis des décennies, je voudrais juste ici me référer à Mahmoud Messadi qui distinguait en littérature l’iltizem de l’ilzem. Le premier est l’auto-engagement, la conscience morale de l’écrivain, son éthique, sa déontologie, sa responsabilité, le second est l’écriture sous contrainte, au service d’une cause, d’une idéologie, le poète fait voix de son maître, chantre de la volonté du prince. Pour ma part, je veille avec force et conviction à ce qu’il n’y ait jamais de concession sur mon travail de poète, mon écriture, mon émotion, mon langage. J’écris en réagissant à ce qui m’émeut, ce qui me bouleverse, ce qui m’aide à défendre l’amour de l’humanité, à garder mon visage humain. Toujours avec cette exigence que le poème n’est pas une réponse ni une solution mais un questionnement des vérités. Dès lors, que l’événement soit personnel ou extérieur, ce qui est la même chose pour moi, l’important est que l’écriture soit profonde, convaincante. Je n’ai pas d’a priori. Evoquer une larme sur un visage peut devenir un océan de questions sur la vie, l’amour, la mort. De la plus petite feuille de l’arbre, on peut aller à la recherche de tant de forêts de sentiments humains complexes, ambigus, contradictoires, mystérieux, beaux, trop humains pour qu’ils soient si simples…
- Vous avez traduit votre poème «Afghanistan» en arabe. Vous avez donné pour titre à votre dernier recueil, Si la musique doit mourir, le premier vers du poème «Afghanistan» . Vous semblez être préoccupé plutôt par le message. Quel rôle attribuez-vous alors à l’inspiration, à la cadence et à la musicalité du poème ?
Non, je ne suis pas préoccupé par le message direct mais par le sens et son écriture. Peut-être que ce livre paraît plus accessible dans sa lisibilité. Dans ce poème, écrit après le 11 septembre et traduit dans plusieurs langues, dont le slovène et le roumain, je pose des questions à ceux qui interdisent la musique, cassent les pianos, détruisent la sculpture, empêchent l’art, humilient les femmes et massacrent au nom de l’Islam. Une telle vision du monde me révolte et m’horrifie. D’où qu’elle vienne, où qu’elle soit. L’inspiration n’est pas en dehors du sens, de ce qui bout dans ma poitrine, de ce qui brûle mes lèvres et ma plume. L’inspiration à elle seule ne suffit pas. Il y a tout le travail d’écriture et ce livre a un rythme particulier, une structure poétique, une musicalité spécifique, une répétition insistante de questions qui se veulent aussi une philosophie de vie qui dénonce une grave et sombre vision du monde. Le poète est l’amant de la lumière, comment peut-il admettre les funestes funambules, les gardiens de l’ombre ?
- Avez-vous songé à écrire des poèmes en prose?
Je pense que la question ne se pose plus en ces termes, car il y a bien longtemps que la poésie a dépassé le clivage entre prose et versification. Cette dernière n’est plus suffisante pour définir un poème. Et combien de proses sont-elles bien plus poétiques que des poèmes en vers. L’écriture de Khalil Gibran en est l’illustration parfaite. Il faut lire son Sand and foam (Sable et écume). Le rythme, le sens, l’économie du verbe, la recherche esthétique, la langue, l’univers métaphorique, dans mon cas, peuvent aider la définition du poème.
- Votre poète préféré ?
Un poète ! Ce serait bien réducteur ! Plutôt des poètes ! Plutôt certains poèmes d’Homère, Ovide, Al Maârri, Rûmi, Bashô, Rimbaud, Saint-John Perse, Pessoa, Gunnar Ekelöf, Hölderlin, Chabbi, Neruda, Gibran, Ritsos, Seféris, etc.
-Aimez-vous les romans ? Comptez-vous un jour écrire un roman ?
Oui, bien sûr, j’aime le roman. J’en lis régulièrement. Aussi, pour mon travail académique et universitaire. Autant que je peux, en français comme en arabe, surtout de la littérature tunisienne et maghrébine. Je considère cela comme une priorité. Ma fibre personnelle va plutôt vers la poésie. Cependant, je ne ferme pas les portes et d’excellents poètes comme Kateb Yacine ou Mohammed Dib ont montré qu’ils pouvaient être de grands romanciers. Si je n’ai pas écrit de roman, j’ai régulièrement écrit des Carnets. Ils vont paraître chez Elyzad sous le titre Le Livre du souvenir.
-Vous référez à votre formation et à votre bilinguisme par une image originale : «J’habite une maison à deux fenêtres». Vous résidez en France et vos quatre derniers recueils, L’Horizon incendié, Les Songes impatients, La brûlante rumeur de la mer et Si la musique doit mourir, sont en français. A quand votre nouveau recueil en arabe, cette fois ?
Hélas, l’expérience de mon recueil en langue arabe Moudhakkarat aththalj wa nar (Journal de neige et de feu), paru à Tunis en 1997 et épuisé depuis plusieurs années sans que l’éditeur puisse le rééditer, est décourageante et me laisse un peu sceptique. Pour autant, ce que j’aimerais publier en arabe est une anthologie personnelle ou un choix de poésie pour une édition bilingue.
-Tous vos poèmes en français sont en vers libres. Suivez-vous le même mode en arabe ? N’aimez-vous pas les poèmes métriques ? Que pensez-vous des règles traditionnelles de la poésie arabe ?
Je pense que la problématique est la même, en français comme en arabe. La distinction entre prose et poésie ne se situe pas au niveau de la versification ou de la métrique. Si telle était la ligne de démarcation, il y a fort longtemps que la critique aurait résolu les difficultés de la définition de la poésie, ouvert le mystère de tant de livres. Je suis surpris de lire encore dans la critique arabe la distinction faite entre le poème libre et le poème en prose, y compris chez les poètes arabes qui se veulent d’avant-garde. Je ne suis pas contre la poésie arabe qui obéit à la métrique. De même qu’il ne suffit pas d’écrire une poésie libre pour qu’elle soit poésie. L’essentiel est ailleurs. Au-delà de la forme traditionnelle ou moderne. Les lois formelles de la poésie, dans toutes les langues, ne suffisent pas pour la définir. La qualité d’un poème ou sa grandeur ne dépend pas d’un exercice formel. De grands poèmes arabes classiques nous bouleversent toujours, pas seulement parce qu’ils sont réussis dans leur versification, mais parce qu’ils expriment avec talent une permanence des sentiments humains, ont une vision du monde, rehaussent la grandeur humaine.
Dans mon livre en arabe, Qaçaïd ila Salma, j’ai essayé de dialoguer avec la poésie arabe et chercher un rythme dans l’écriture, développer une thématique nouvelle. Mais en définitive, seul le lecteur peut dire ou considérer s’il s’agit de poésie. La sensibilité du lecteur a aussi besoin de connaissance, de culture, de savoir, de goût, de références. Je ne crois pas à la gratuité de l’acte de lecture, pas plus à celle de l’acte d’écriture. Pour apprécier une sculpture, une peinture, une symphonie, j’ai besoin de culture, de repères, on ne s’improvise pas lecteur, non plus poète.
- Que pensez-vous de la poésie arabe moderne ?
J’avais participé à l’anthologie établie par l’Irakien Abdelkader Al Janabi, Le poème arabe moderne (Maisonneuve et Larose) et qui compte plus de 90 poètes de la modernité poétique arabe depuis 1947, date à laquelle Badr Chaker As-Sayyab et Nâzik Al-Malaika écrivent les premiers poèmes en vers libre. Je pense que la poésie arabe moderne participe amplement au mouvement de la poésie moderne mondiale; souvent, elle s’en inspire, s’y frotte, même si elle ne veut pas toujours reconnaître ses dettes à l’égard de la poésie occidentale. Qui évoque Sayyab, lecteur d’Eliot ? Les courants poétiques mondiaux vont de la poésie écrite à la poésie sonore, de la poésie-action à la poésie-performance, l’urbanité moderne a inventé le slam, la poésie-improvisée oralement, parfois accompagnée de musique, jusqu’à en faire des concours publics, etc. En réalité, les recherches formelles en poésie, à l’échelle mondiale, se ressemblent, de plus en plus, mais quelques thèmes restent récurrents et insistants, ici ou là, dans des spécificités dues aux réalités politiques ou sociales, parfois à l’imaginaire aussi. C’est une question d’ouverture du poète lui-même. De nombreux réseaux de poètes arabes publient sur Internet. Ils montrent, en tout cas, la vivacité, la présence et la dynamique de la poésie arabe actuelle. Où la douleur est si présente, où la tragédie est grande, où le pessimisme est rampant, mais comment faire autrement ? Il reste, cependant, un grand travail de traduction à faire vers les langues étrangères.
-Votre poète arabe préféré ?
C’est impossible d’être exclusif. La poésie arabe est si riche. Son histoire est si longue. Si remplie de grands poètes. Classiques et modernes. Comment préférer Imur’ul Qays à Al A’cha Maymoun, Al-Khansa à Leila Al-Akhyaliyya, Abou Tammam à Al-Maârri, Al- Mutanabbi à Abu Firas Al-Hamdani, Abu Nuwas à Ibn Zaydoun, Ibn Hamdis à Al-Hoçari, Chabbi à Gibran, Al-Malaika à Sayyab, Adonis à Darwich ?
- Avez-vous quelque chose à ajouter ?
Un jour, je me promenais dans la vieille ville de Lisbonne, Al Fama (Al Hama), je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’ouvrage, Nozhat al Mouchtâq, du grand géographe arabe médiéval Charif Al-Idrissi où, en décrivant la ville, il rapportait l’histoire des mougharrirines, les aventuriers : «Ils prirent la mer des obscurités (l’océan Atlantique, selon l’imaginaire arabe) pour savoir ce qu’elle contenait et où elle se terminait». Je ne sais si le poète portugais, Fernando Pessoa, connaissait ce passage concernant sa ville, mais cela me semble si bien définir l’aventure poétique…
Entretien conduit par
Rafik DARRAGI
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(*) Voir La Presse de Tunisie du 12 septembre 2006.
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La Presse de Tunisie (page littéraire) du 2 avril 07
Le Maghreb des pères
Le titre du nouvel ouvrage publié en janvier dernier par la maison d’édition Chèvre-feuille étoilée de Montpellier frappe par sa simplicité : Mon père (1). C’est un bel ouvrage collectif qui réunit trente et une contributions de femmes, exclusivement, portant sur le thème du père.
Chacune y parle de son père. Et, en effet, comme ces femmes sont originaires des «trois cultures du Maghreb», il s’agit donc bel et bien d’une véritable «fresque du Maghreb des pères», qu’elles nous offrent, photos à l’appui. Etant donné l’âge de la plupart de ces collaboratrices, cette fresque correspond aux années 40 et 50, c’est-à-dire une période riche en événements marquants de l’histoire du Maghreb.
Les Editions Chèvre-feuille étoilée s’étaient déjà penchées sur ce thème. Leur publication, La Revue Etoiles d’encre, La revue de femmes en Méditerranée, a récemment consacré un numéro exclusivement à la quête du père, qui a réuni une pléiade d’auteures confirmées et depuis longtemps reconnues comme Maïssa Bey, Christiane Chaulet-Achour ou encore Leïla Sebbar.(2)
C’est, en fait, cette dernière, Leïla Sebbar, qui est la directrice de ce nouvel ouvrage. Elle y signe par ailleurs une nouvelle, ‘Il chante en arabe’. Un chant nostalgique entendu un jour dans la rue et qui déclenche un retour vers l’univers ludique de l’enfance, rappelant à l’auteure une mélodie orientale que son père chantonnait en se rasant : «Vers la lumière, la brise de l’enfance…». Des sauts dans le passé qui révèlent des secrets parfois tendres, parfois lourds, tant il est vrai que l’univers ludique de l’enfance reste inséparable de la figure paternelle.
C’est à partir non pas d’une mélodie mais d’une photo que notre compatriote, la poétesse Amina Saïd, évoque son retour à ce monde de l’enfance. Son texte, ‘Sur la rive de nos temps respectifs’, qui tranche par son style poétique, est un cri de douleur mais aussi un émouvant témoignage de piété filiale :
Dis-toi que nous n’en finissons pas de naître
Mais que les morts, eux, ont fini de mourir.
Reprenant, en conclusion, ces vers de Louis-René des Forets, mis en exergue, Amina ajoute ces mots à l’adresse de son père :
«Une fois encore, toi, mon père, mon trop semblable, sur le chemin tu me précèdes, et nous nous inscrivons dans ce qu’on veut appeler “l’ordre des choses”. Je suis sur cette rive, et c’est comme si la distance garantissait ta présence. Je reviendrai. Non sans douleur…Chacun sur la rive de nos temps respectifs, toi tu as fini de mourir, moi, je n’en finis pas de naître, à ton image» (pp.275-76).
«Fixations affectives»
Bien entendu, on retrouve dans Mon père l’incontournable Maïssa Bey. L’auteure de Entendez-vous dans les montagnes, livre-témoignage sur la vie de son père, torturé puis exécuté durant la guerre d’Algérie, avait déjà contribué à la rubrique ‘Variations sur le père’ du n° 27-28 de la revue Etoiles d’encre. Comme elle l’avouait alors, sa nouvelle, ‘Mes pairs’, était née tout naturellement d’une envie de suivre «les traces laissées par les premières impressions de l’enfance, ce que l’on nomme en termes savants:"les fixations affectives"». (p.187). (Cf. La Presse de Tunisie du 20/11/06).
Maïssa Bey revient sur ces «fixations affectives». Comme le titre ‘Fragment’ de sa contribution l’indique, la perception y est très fragmentée. Dans une narration où rien ne vient estomper l’effet tragique, des brèches de la mémoire surgissent tout d’abord des images de bonheur, du temps où la petite fille jouait avec son père à la balançoire, à la plage ou encore dans la ferme parentale; puis le souvenir lancinant, cruel de cette soirée où des soldats ont envahi la maison, vidant tout sur leur passage avant de repartir, emmenant avec eux son père qu’elle ne reverra jamais plus.
Autre témoignage d’un vécu douloureux : celui de Sémira Negrouche. Il tranche avec les autres textes car il ne s’agit plus de souffrances dues à la guerre ou à la mort comme l’œuvre de Maïssa Bey, de Leïla Sebbar ou de Christiane Chaulet-Achour. Il s’agit surtout du comportement anormal d’un père que sa propre fille définit comme «ce passé présent» ou encore comme «une métaphore» tant il est vrai qu’elle ne l’a «jamais rencontré» ni dans ses «attentes d’enfant» ni dans sa «conscience d’adulte» (p.237).
Selon l’écrivain Noureddine Saâdi, qui a signé la préface de ce livre, toutes les contributions qui sont, précisons-le, inédites, suggèrent, une «vérité narrative» qui «met à bas les stéréotypes et les discours convenus de nos sociétés» car elle dévoile «ce caché, cette ombre de la filiation dans le féminin, la part intérieure des pères quand l’extérieur est le devoir être viril» (p.8).
Autant de voix, donc, contre toutes les formes de proscription de la femme, en particulier ce silence et ce confinement qu’on veut lui imposer au nom de la pudeur. Aucune auteure ne semble se focaliser sur un modèle d’écriture conventionnelle. L’engagement personnel perce dans toutes les contributions, comme s’il n’y avait qu’un seul désir qui les anime: aller à contre-courant des normes dites prudentes ou conformistes. Attitude ô combien compréhensible, car, dans la mesure où la projection autobiographique produit souvent un effet sécurisant, il ne s’agit plus d’équilibre; il ne s’agit plus de concilier la libre- pensée et les limites assignées à l’écriture féminine. Dès lors qu’il devient matière à littérature, qu’il se nourrit de souvenirs longtemps enfouis, l’écrit intime ne se confond-il pas tout naturellement avec la vie?
Rafik DARRAGI
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(1) Mon père, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Editions Chèvre-feuille étoilée, 352 pages.
(2) Des Filles et des Pères, Etoiles d’encre, n° 27-28, Editions Chèvre-feuille étoilée, 287 pages.
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La Presse de Tunisie du 19 mars 07
Les Mercredis Culturels de l’Ambassade de Tunisie
Tozeur ou le miracle du désert
C’est à propos de ce miracle, Tozeur et ses palmiers dattiers, ce joyau serti dans le désert, que s’est déroulée la rencontre-débat du dernier «Mercredi de l’ambassade» (14 mars). Intitulée «L’aventure du Sud tunisien, d’hier à demain», elle a réuni un grand nombre d’invités venus écouter les auteurs du recueil de nouvelles, Les mille et un contes et récits de Tozeur, paru chez L’Harmattan en 2006, avec à leur tête, Mme Catherine Samet.
"Ce joyau serti dans le désert..."
Ils étaient seize à avoir collaboré à cet ouvrage (Cf. La Presse de Tunisie du 30 octobre 2006), mais cinq d’entre eux seulement ont pris la parole. Dans son allocution de bienvenue, M. Raouf Najjar, notre ambassadeur à Paris, a souligné la portée de cette aventure à valeur de témoignage et l’importance du palmier dattier dans cette région du Sud tunisien. Bénéficiant d’une grande longévité, aussi emblématique que l’olivier, cet arbre fut un symbole de fertilité pour les Egyptiens. Introduit en Afrique méditerranéenne par les Phéniciens, puis plus tard par les caravaniers arabes qui sillonnèrent le Sahara, il a été bien souvent à l’origine des lieux-dits. Sa culture, pratiquée depuis l’Antiquité, s’est, en effet, propagée selon une dynamique typologique propre à la sociologie des mutations dont parle J. Berque : «Le dynamisme qui anime l’appropriation d’un lieu par le travail tout autant que sur la base des croyances mêlant le monothéisme de l’Islam aux rituels berbères.» (1)
Bien qu’ils n’appartiennent pas à la «communauté des lettres», bien que l’on puisse les désigner communément par le terme «touristes», les auteurs de ce livre n’ont pas parcouru le Chott Al Djérid, caméras en bandoulière, en simples curieux. Ils l’ont découvert avec intensité et émotion. Emerveillés par les splendeurs des paysages, délivrés des tracasseries de la vie quotidienne, ils ont pu se ressourcer et retrouver leur pleine mesure. Priés de livrer leurs impressions par écrit, de transcrire cette étrange «sensation», ce «l’on ne sait quoi d’inattendu ou d’étrange», relatif à la notion du beau, dont parle le poète:
«Le beau, vous en serez peut-être d’accord avec moi, n’est qu’une vertu passive qui ne saurait nous toucher, ni nous retenir, que lorsqu’on ne sait quoi d’inattendu ou d’étrange lui donne ce caractère unique capable de régner en maître sur les sens et sur l’esprit, plus encore selon notre nature que selon les préjugés du monde…»(2)
Ces voyageurs laissèrent libre cours à leur imagination et transformèrent avec bonheur un voyage d’agrément en un voyage d’instruction qui perdure aujourd’hui à travers ce recueil de nouvelles.
Du coup, leur récit, l’écriture, n’est plus un simple divertissement comme on a tendance à le croire, mais l’expression d’un profond désir naturel, un moyen de reconstruction de l’être. Catherine Samet, dans sa présentation, mercredi dernier, en parle ainsi:
«Tout commence sur le quai d’une gare, une discussion entre amis comme nous l’avons indiqué dans cet ouvrage et une idée, le désert, ce n’est pas n’importe quel désert, un désert humain, un désert chaleureux, un désert qu’on a envie simplement de découvrir, d’en découvrir l’âme».
Puis ce fut au tour de Maître David Missistrano, avocat à Paris, auteur de la nouvelle ‘L’équation’. Dans son intervention intitulée «De quelques histoires»,… il relie adroitement l’histoire chrétienne des 7 Dormants d’Ephèse à celle mentionnée dans le Coran: «Penses-tu que les gens de la Caverne et d’Ar-Raqîm ont constitué une chose extraordinaire d’entre Nos prodiges?» (Sourate 18), avant de rappeler que depuis des années, pèlerins chrétiens et musulmans se réunissent fraternellement, en Bretagne à Vieux-Marché, dans les Côtes-d’Armor. Comme l’atteste si bien son architecture, Tozeur fut tour à tour, berbère, romaine, chrétienne et musulmane; elle a été, elle aussi, un lieu de fraternité et de miracle, grâce notamment à l’horticulteur hydraulicien Ibn Chabbat qui vécut au XIIIe siècle et qui, par un système d’irrigation ingénieux, avait donné vie et prospérité à la palmeraie de la ville.
Dialogue et amitié
Ensuite la parole fut donnée à Michel Naquet-Radiguet pour parler «Des femmes et de quelques autres choses»… Plein de verve et d’humour, l’auteur de la nouvelle «Comment Dieu créa le palmier…», a longuement insisté sur les nombreuses dispositions prises par le gouvernement en faveur de l’émancipation de la femme tunisienne. Remontant l’histoire, il a loué les prises de position éclairées des intellectuels tunisiens : Abdelaziz Thaâlbi et Tahar Haddad. Citant des statistiques à propos du taux de scolarisation, Michel Naquet-Radiguet s’exclame : «Les filles représentent 53% au secondaire et 57% au supérieur. Mon Dieu, où sont les garçons ?». Il lui semble, cependant, qu’à Tozeur, «la vie économique continue à tourner autour des hommes et que les femmes restent encore dans cette partie du Sud essentiellement en charge de la vie domestique de la famille».
Après Ludovic Hervelin-Serre, auteur de la nouvelle «Désiré désert» qui intervint pour citer quelques anecdotes relatives à leur voyage, puis Mariette Teisserenc qui a relu avec bonheur son bref «Contes à rebours», ce fut au tour de Catherine Samet de clôturer la rencontre. Heureuse d’être à nouveau dans cette «parcelle de Tunisie», elle reste, dit-elle, toujours «subjuguée par le charme et la richesse du Sud»; puis elle évoque avec émotion ce «peuple attachant» de Tozeur, et les multiples «possibilités de transcendance» ressenties dans le désert, avant d’appeler, avec ferveur, les hommes et les femmes de bonne volonté «à construire ensemble ces ponts et ces routes» pour qu’enfin le Sud et le Nord se rejoignent.
Certes, il y a mille et une façons de raconter ce miracle survenu dans le Sud tunisien. Il y a celles qui rappellent des souvenirs longtemps enfouis dans les replis de la mémoire, celles qui réveillent des craintes et des émotions, celles qui subliment des événements ou encore celles qui suscitent simplement de la nostalgie. La façon dont les cinq intervenants ont narré ce miracle, mercredi dernier, a non seulement ressuscité et prolongé des sensations apparemment infinies, mais elle a aussi contribué à créer un vibrant témoignage de dialogue et d’amitié entre deux peuples et deux cultures.
Rafik DARRAGI
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1- Cité par Mélica Ouennoughi, Les déportés maghrébins
en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier dattier,
L’Harmattan (Cf. La Presse de Tunisie du 9 mars 2006)
2- Claude Michel Cluny, Disparition d’Orphée.
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La Presse de Tunisie du 26 mars 07
Du côté des revues
Cultures Sud, n°164
Le Grand don
L’organe de l’Association pour la diffusion de la pensée française, Notre Librairie, revue des littératures du Sud, a changé de nom.
Cette revue trimestrielle s’appelle désormais Cultures Sud, un titre qui ne manquera pas de lui apporter une meilleure visibilité et qui résume, par ailleurs, fort bien les orientations de ses responsables : «Faire entrer de plein droit dans le bagage de tout homme cultivé les livres qui s’originent (sic) dans les pays
du Sud» (p.3).
Actualité oblige, ce numéro inaugural, exclusivement consacré à la poésie du Sud, aux grandes voix de la francophonie qui ont marqué leur époque, coïncide avec les diverses manifestations culturelles du Printemps des Poètes qui se déroulent actuellement à travers toute la France. Ainsi sont «mis à l’honneur», et «redécouverts» au travers de multiples contributions, entretiens et documents inédits, quatorze poètes : Aimé Césaire, Malcom de Chazal, Léon-Gontran Damas, René Despestre, Mohammed Dib, Frankétienne, Edouard Glissant, Gilbert Gratiant, Edouard Maunick, Jean-Joseph Rabearivelo, Jacques Rabemananjara, Jean Sénac, Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U tam’si.
C’est en évoquant un entretien avec ce dernier que Tahar Békri, notre poète national, débute son article, ‘Le poème digne et fraternel’. Placé «en guise d’introduction», il souligne l’importance symbolique de ce numéro qui rend hommage non seulement à «la génération oubliée» du défunt Tchicaya U tam’si, mais aussi aux autres poètes, «vivants, dont les œuvres participent de la dynamique poétique internationale» (p. 9).
Les œuvres illustrant cette «dynamique internationale», on le devine, ne manquent pas. Parmi celles qui témoignent tout particulièrement de la spécificité culturelle africaine, nous lirons avec plaisir l’étude de Delas Daniel sur l’incontournable Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, de Léopold Sédar Senghor.
L’Afrique, terre première
Faut-il le souligner? L’influence du «maître de langue» qu’est le grand poète sénégalais est considérable tant sur son orientation poétique que sur le plan linguistique. Sous sa plume, la langue française n’est plus un simple instrument de communication exogène; elle devient un instrument d’expression privilégié, maniable à souhait. Sa poésie est, dès lors, une nourriture spirituelle autant pour son peuple : "Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants/ Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumière…" que pour lui-même : "Ma vie intérieure a été, très tôt, écartelée entre l’appel des Ancêtres et l’appel de l’Europe…Ces conflits s’expriment souvent dans mes poèmes. Ils en sont le nœud" (p.143).
Plus que l’héritage colonial commun, c’est l’œuvre pionnière de Léopold Sédar Senghor, son exaltation de la spécificité africaine et sa revendication de la négritude, qui a inspiré le célèbre Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire. Cette œuvre a, elle aussi, contribué à impulser cette «dynamique poétique internationale», notamment les signataires antillais de l’Eloge à la créolité.
Convergences et divergences dans la négritude
Bien qu’aux Antilles, cette spécificité, la quête de la «créolité», ait pris une autre coloration, puisqu’elle signifie désormais une rupture totale avec ce qui déterminait essentiellement la francophonie, c’est-à-dire l’héritage colonial — Jean Barnabé, Rafaël Confiant et Patrick Chamoiseau, n’ont-ils pas déclaré tout haut : «Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons créoles»? —, elle n’en est pas moins «une des traces rémanentes d’une Afrique perdue pour les Antillais» (p. 93).
«Afrique perdue» puis retrouvée grâce à Aimé Césaire. Sa rencontre avec Léopold Sédar Senghor au lycée Louis le Grand a été, à cet effet, déterminante : «L’Europe m’a apporté l’Afrique. Voilà, en raccourci, le grand don qui m’a été fait. Et ce compagnonnage avec Senghor, cette révélation qu’il m’a faite de la terre première, cette révélation des civilisations africaines m’a profondément marqué. Je n’ai décrypté la Martinique, je n’ai compris la Martinique que par le détour africain» p.32.
Les répercussions de ces retrouvailles avec «cette terre première» qu’est l’Afrique sont incalculables. Sans elles, la spécificité particulière à la diaspora de la francophonie n’aurait jamais eu cette extrême diversité dont elle s’enorgueillit à juste titre aujourd’hui. Ayant la langue française en partage, elle offre, de par le monde, une culture transnationale perméable, riche et variée. Ce nouveau numéro de Cultures Sud est, à cet égard, une large fresque de la francophonie littéraire, dans sa singularité et sa diversité. Voici comment Aimé Césaire comprend le rôle de la négritude dans la construction des identités individuelles et collectives :
«On a beaucoup disserté sur le mot négritude. Il y a la négritude senghorienne. Il y a ma négritude. Il y en a d’autres. Mais il est clair qu’il y a dans tout cela des nuances et des ressemblances… La négritude senghorienne, je crois que c’est essentiellement — il l’a dit lui-même — la défense et l’illustration des valeurs africaines. Il est clair que ma négritude ne pouvait pas être exactement celle-là. Pourquoi sommes-nous différents? Parce que Senghor est africain et qu’il a derrière lui un continent, une histoire, cette sagesse millénaire aussi; et que je suis antillais, donc un homme du déracinement, aussi un homme de l’écartèlement. Par conséquent, j’ai été appelé à mettre davantage l’accent sur la quête dramatique de l’identité» (pp.32-33).
La recherche de l’Etre
Excepté peut-être Gérald-Félix Tchicaya dont l’œuvre est souvent comprise comme une prise de distance vis-à-vis de l’esthétique de la négritude, cette «quête dramatique de l’identité», cette «recherche de l’Etre» chère à Senghor, caractérise pratiquement toutes les voix présentes dans ce numéro. Elle court en filigrane dans les poèmes de Gilbert Gratiant, le Martiniquais, militant communiste, dont l’œuvre, profondément créole, assume «tout à la fois la part africaine et la part française du patrimoine». Elle est quête multiple, de l’identité, du père, ou encore de l’hédoniste, chez le poète franco-algérien Jean Sénac. Natif d’une terre multiculturelle, poète des deux rives, il prendra le «maquis des mots» et vivra «en martyre», acceptant la poésie comme un «don maudit». Son compatriote Mohammed Dib, par contre, ne cédera pas au désespoir. Sa poésie «tient du rituel sacré sans rien céder pourtant de sa racine profane» (p.64) . Romancier mais aussi poète engagé, soucieux de son identité, il se proclame volontiers «écrivain public» de son peuple.
Maintenir une double fidélité est peut-être une contradiction. Le poète malgache Rabearivelo préfère choisir l’autotraduction : «écriture conjointe en deux langues». Alors que son compatriote, Jacques Rabemanajara, rêve d’un projet ambivalent, «devenir de plus en plus français tout en restant profondément malgache». Le Mauricien Edouard Maunick, natif d’une île plurielle, «île-cicatrice», a recours au ‘séga’, une sorte de «mélopée» un «plain-chant d’une autre liturgie», souvenance pour le poète «des temps anciens, réminiscences des époques de peuplement, blessures de l’esclavage et de ses luttes contre les diverses colonisations» (p . 99).
A cause du rythme de plus en plus rapide de la mondialisation et, par voie de conséquence, à cause du développement des études post-coloniales et des nombreuses réflexions qu’elles suscitent, le risque est grand de s’attarder sur les différences plutôt que sur les confluences. Les différentes contributions de ce numéro de Cultures Sud contribuent, presque toutes, à la réévaluation de plusieurs voix poétiques significatives. Elles sont bien écrites et ne se recoupent pas. A cet égard, on recommandera en particulier la tentative de réhabilitation initiée par Kathleen Gyssels : Damas ou le poète «scandaleusement oublié».
Précisons également que chaque article est suivi d’une riche bibliographie ainsi qu’une liste d’ouvrages critiques sur le sujet. La troisième et dernière partie, intitulée ‘Actualités’ est consacrée aux nouvelles parutions, aux notes de lecture et à des informations diverses.
Bref, un numéro de belle facture, qui s’adresse non seulement à tous les passionnés de poésie, mais aussi à tous ceux qui ne cessent de poursuivre ce long chemin des connaissances qu’est la littérature.
Rafik DARRAGI
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Cultures Sud, Poésie, grandes voix du Sud, n° 164, janvier-mars 2007, 192 pages.
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La Presse de Tunisie du 9 avril 07
Témoignage
Entretiens, réflexions, références, vision littéraire d’un grand écrivain…
«Rien ne m’a été aussi difficile, au cours de ma trajectoire culturelle, que la préparation de cet ouvrage» (p.11).
Cet aveu de Ragâ’ al-Naqqâch en dit long sur l’importance de Pages de mémoire, œuvre magistrale sur Naguib Mahfouz que les Editions Actes Sud viennent de publier. En effet, les entretiens qu’il a conduits «portent sur la vie de Naguib Mahfouz…et se déploient, menés avec le souci du détail et de la précision, de façon à obtenir un portrait achevé — ou presque — de cette personnalité hors du commun» (p.12).
Sept ans : c’est le temps qu’il aura fallu à ce livre pour voir le jour. L’idée de l’écrire avait germé en 1990 lorsque l’écrivain et critique littéraire bien connu Ragâ’ al-Naqqâch, sur proposition de la maison d’édition du quotidien cairote Al-Ahram, accepta de conduire une série d’entretiens avec Naguib Mahfouz. Commencés le 1er août 1990, ces entretiens furent achevés fin décembre 1991. Ils se déroulaient, à raison de quatre séances par semaine, pour la majeure partie, au café Alî Baba de la place Al-Tahrir, au centre du Caire, où Naguib Mahfouz avait une table au second étage. La séance commençait le matin vers huit heures et durait trois heures environ. Pour diverses raisons, le livre ne fut publié qu’en 1997 sous le titre : Safahât min mudhakkirâtihi wa adhwâ’jadîda ‘alâ adabihi wa hayâtihi.
On comprend aisément les états d’âme de Ragâ’ al-Naqqâch. L’ampleur et l’importance du projet l’exigent. Quelle forme définitive devait-il donner à ces entretiens qui ont nécessité cinquante heures d’enregistrement? Ajouter un commentaire ? Prendre position sur tel ou tel sujet ? Ou encore «éclairer la toile de fond» ? Autant de questions qui ont longtemps taraudé le journaliste : «Comment allais-je donner à imprimer toutes ces réflexions, ces opinions, audacieuses et à la limite de la provocation parfois, que Mahfouz avait exprimées, en réponse à mes nombreuses questions ?» (p.14).
Sa décision finale fut de «présenter les propos de Mahfouz, simplement, tels que je les avais entendus, sans commentaires, précédés, en tête de chacun des chapitres, par un bref rappel de mes questions…» (p.15).
Vingt-deux chapitres donc qui relatent, on ne peut mieux, les diverses étapes du parcours d’un homme qui savait, depuis qu’il était un tout petit garçon courant dans les ruelles de Gamâliyya, qu’il serait, un jour ou l’autre, écrivain : «Je me mettais souvent dans l’embrasure de la porte du café et me délectais à écouter les récits du poète au rebab, même si je n’en comprenais pas tout à fait le sens. J’en ai été marqué, et cet effet est manifeste dans mes œuvres, où j’ai cherché à restituer l’ambiance des quartiers populaires comme dans Passage des miracles (Zuqâq al-midaqq)» (p.33).
La rue et le café : source d’inspiration
C’est surtout ce lien original tissé entre les œuvres d’une part et la vie quotidienne de l’écrivain, d’autre part, qui frappe le lecteur et le tient en haleine tout au long du livre. C’est lui qui restitue une cohérence à l’œuvre malgré la chronologie trop linéaire. Voici comment Naguib Mahfouz raconte la genèse de son roman Les Fils de la médina (Awlâd Hâratina) qui a fait couler tant d’encre et suscité tant de controverses : «Je me suis marié en 1954 et j’ai alors imaginé que l’écriture de scénarios allait être ma seule activité d’écrivain, ce qui me permettrait d’avoir un revenu complémentaire pour subvenir aux besoins de ma nouvelle famille.
Un jour d’octobre 1957, j’ai senti une vibration étrange me gagner et, ravi, je me suis retrouvé en train d’écrire» (pp.120-21).
L’administration, avec la rue et le café, a été sa source d’inspiration intarissable. Il y a servi pendant trente-sept ans; en revanche, elle lui a «fourni une matière humaine importante» (p.47), une galerie de portraits dont l’archétype est certainement Othmân Bayyoumi. Le personnage central de Son Excellence (Hadhrat al-Muhtarâm), dont la carapace de fonctionnaire droit et intègre se lézarde peu à peu, se révèle en fin de compte non pas un héros stoïque, fidèle jusqu’au bout à sa profession de foi, mais un antihéros, pétri de contradictions, solitaire, personnage à la fois passif et actif, un abd, sujet au wahm ou fantasme, dénué de tout sentiment altruiste.
Même l’éclectisme de ses références, les réflexions dissonantes ou encore son esprit de provocation témoignent de ce besoin d’expliciter sa vision de la littérature. Ainsi, parlant de l’art expressionniste, des œuvres de Kafka, de Samuel Beckett ou encore de Marguerite Duras, Naguib Mahfouz n’hésite pas à prendre le contre-pied des adeptes du Nouveau Roman : «Si les théories littéraires ne m’intéressaient pas en tant que telles, je n’en suivais pas moins leur mise en pratique, et avec un esprit critique. Je n’ai pas adhéré, par exemple, au courant du Nouveau Roman, car il m’a été difficile de comprendre les œuvres d’Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute. L’analyse et les critiques de leurs textes ne m’ont rendu cet univers que plus hermétique» (p.62).
Mais cet ouvrage ne concerne pas uniquement la vision littéraire de ce grand écrivain. Témoin de son temps, Naguib Mahfouz, on le sait, avait pris des risques considérables. Pages de mémoire est, par conséquent, un témoignage précieux sur son œuvre et sur son époque mais aussi sur son engagement politique et religieux. Livre à lire et à relire.
Rafik DARRAGI
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Naguib Mahfouz, Pages de mémoire. Entretiens avec Ragâ’ Al-Naqqach,
traduit de l’arabe (Egypte) par Marie Francis-Saad, 248 pages.
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La Presse de Tunisie du 30 avril 07
Une philosophie de l’existence
«La poésie arabe est un trésor immense… et à peine fouillé. Tous les genres y sont représentés, sur tous les tons possibles et selon d’infinies nuances apportées par le cours des siècles à une fidélité primordiale».
Ce jugement est celui d’André Miquel, l’arabisant bien connu. Il figure dans l’avant-propos d’une anthologie de la poésie arabe classique que viennent de publier les Editions Sindbad/Actes Sud.
Comme l’expliquent fort bien les deux traducteurs, Patrick Mégarbané et Hoa Hoï Vuong dans leur préface, cette anthologie vise à mettre en relief un tant soit peu cet «immense trésor», hélas encore enfoui sous terre, qu’est la poésie arabe classique. Elle est constituée d’une cinquantaine de poèmes dont six seulement ont été traduits à ce jour. Autant d’étapes donc d’un voyage initiatique à travers cinq siècles, c’est-à-dire de l’Arabie présislamique du VIe siècle d’Imru’l Qays jusqu’à l’Andalousie du XIIe siècle d’Ibn Zaydûn, en passant évidemment par les califats ommeyyades et abbassides. Vingt-quatre poètes en tout dont, bien entendu, Imru’l Qays, Al-Khansâ’, Jamil, Jarir, Abû Nawâs, Abû Tammâm, Al-Buhturî, Ibn ar-Rûmî, Al-Mutanabbî, Abû Firâs al-Hamdâni, Abû l’Alâ al-Ma’arrî et Ibn Zaydûn, pour ne citer que les plus connus.
Dans cette anthologie, la fidélité textuelle semble être la première préoccupation de ses deux traducteurs. Inspirés par la voie nouvelle qu’André Miquel avait tracée pour les traductions poétiques, privilégiant autant la fidélité au sens qu’à la musicalité, ils se sont efforcés de «restituer du mieux possible… le mouvement poétique original, son souffle et ses ramifications» (p.16).
D’autres part, légitimement soucieux «d’offrir au lecteur français un poème français, c’est-à-dire un texte qui fût lu, murmuré et peut-être aimé par un amateur de poésie française», ils recherchèrent le «plaisir du texte», exigence trop souvent négligée, selon eux.
D’où ce recours, dans leur traduction, à la versification classique française. Par pure nécessité, affirment-ils, car «le vers arabe est enserré dans un mètre sévère; il s’appuie fortement sur ses accents et ses répétitions sonores; il se trouve aimanté par une rime unique et fatale. Ce vers si musical, si réglé, ne pouvait être restitué que par une structure rythmique et sonore ressentie de l’intérieur par le lecteur français» (p.17).
Ainsi, ce poème de Dîk-Al-Jinn Al-Himsî pleurant la mort de sa bien-aimée qu’il a tuée, par jalousie, sur une fausse rumeur. La structure rythmique du vers, l’alexandrin, la césure à l’hémistiche et la rime contribuent à créer, à leur manière, comme dans une peinture, une sorte de mise en abyme, élargissant le ton élégiaque, l’état d’âme du poète et, du coup, la trame du poème:
La mort jaillit sur elle et, prenant son essor,
Déposa dans ses mains le fruit noir de la mort.
J’abreuvai de son sang la terre, rempli d’ire
Quand sa lèvre abreuvait mes lèvres de désir.
Pour traduire le célèbre poème d’Al-Buhturî sur Ctésiphon, l’ancienne capitale de l’Empire sassanide, le recours à l’ample alexandrin semble de rigueur tant il est vrai que la civilisation perse a toujours fasciné les poètes arabes :
Les ennuis ont rendu mon départ plus pressant.
Je menai ma monture à Ctésiphon l’albâtre,
Où, loin des campements, je cherchais à m’ébattre
Et consoler mon âme aux ruines de Sassan.
Fruit d’une étroite collaboration entre deux érudits, cette anthologie frappe par l’impression d’homogénéité qu’elle dégage. Le choix des poèmes, précédés par une courte biographie du poète, semble souligner en filigrane une particularité propre à la poésie arabe. Derrière les exploits amoureux d’Imru’l Qays, derrière la poésie bachique de Tarafa Ibn Al-’Abd Al Bakrî ou d’Abû Nawâs ou encore derrière le goût immodéré d’Abû Tammâm pour le style métaphorique et l’écriture abstraite, c’est toute une philosophie de l’existence qui se trouve ainsi révélée.
Rafik DARRAGI
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Ors et saisons, une anthologie de la poésie arabe classique, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Patrick Mégardané et Hoa Hoï Vuong, Sindbad/Actes Sud, 170 pages.
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A propos du nouveau roman de Rafik Darragi La Confession de Shakespeare
Ce génie aux mille facettes
C’est un fait incontestable sur lequel tout le monde est d’accord, Shakespeare n’a jamais fréquenté l’université. «Où a-t-il pu acquérir ce savoir qui fait pâlir plus d’un érudit?», s’interroge Rafik Darragi, l’auteur de La confession de Shakespeare.
D’autant que certaines suppositions et supputations plus ou moins fantaisistes, à cause du peu de renseignements précis sur sa vie, lui dénient la paternité de son œuvre pour en faire le prête-nom de personnages illustres, comme Francis Bacon ou le comte d’Oxford.
Rafik Darragi est titulaire du doctorat d’Etat es-lettres anglaises (la Sorbonne - Paris IV). Il a été professeur à l’université de Tunis et directeur de l’Institut Bourguiba des langues vivantes.
Tout le mérite de Darragi est d’avoir défriché le sujet, en allant au fond de la question et en abordant de façon systématique tous les éléments et les événements contemporains du poète dramatique anglais. Il s’agit là d’une vaste fresque de l’Angleterre élisabéthaine, la dernière souveraine de la dynastie des Tudor ayant fait de son pays la «Merry England» riche, conquérante, intrépide, pleine de fougue et de passion. C’est précisément dans cette Angleterre-là que survient William Shakespeare (1564-1616).
Tous les écrivains et artistes mentionnés par l’auteur sont bien réels; ils ont existé : George Gascoigne, Thomas Kyd, Marlowe, Alabaster, James Burbage, Chapman, Marston, Rouley, Middleton, etc. Parce qu’ils étaient ses contemporains et que, a fortiori, ils ont dû, à un moment ou à un autre, croiser son chemin.
L’analogie des situations
A partir de ces suppositions, R. Darragi a construit un livre solide, tout en émotion, avec des arguments laborieusement bien fondés, patiemment tissés et étayés. Une somme de recherches et de travail psychologique considérables qui interviennent de manière concomitante et complémentaire dans le déroulement du récit.
Le plus remarquable dans ce récit, c’est que l’auteur parvient, à travers l’évocation des différentes étapes de la vie de Shakespeare, avec ce qu’elle comporte comme rencontres, repères, réflexions, à nous faire admettre que les problèmes auxquels il est confronté demeurent d’actualité aujourd’hui.
«Le puritanisme ou fanatisme religieux, écrit-il, commence à dépasser les bornes. Il faut que le peuple prenne conscience du péril… C’est parce que la bonne pratique de la religion s’est affaiblie et dégradée et que les vraies valeurs de la spiritualité ont dévié que les puritains anglais se sont arrogé le droit de viser le pouvoir. Ils veulent fonder une nouvelle Jérusalem par les armes». Ce que sous d’autres cieux et à une autre époque, certains illuminés envisagent l’institution d’un nouvel empire ou califat islamique.
Dans la bouche d’un moralisateur attentif au sort de Shakespeare, plutôt critique vis-à-vis des puissants du royaume, il est écrit : «En tant qu’écrivain soucieux de plaire mais aussi d’instruire, vous ne devez jamais vous taire sur les maux universels, entre autres la violence d’Etat, une violence dirigée contre l’individu au nom de la loi. Par prudence, ne vous aventurez pas très loin. C’est au lecteur averti de décrypter votre message, de lire entre les lignes. Il doit lui-même deviner que rien, désormais, ne peut s’opposer aux heurts, aux conflits et aux affrontements qui vont se donner libre cours dans le pays puisqu’il n’existe plus de légitimation morale à ce qui est devenu le pouvoir».
La passion, la folie et la démesure
L’histoire a fourni à Shakespeare un terrain favorable et propice à toute la verve dont il était capable. Avec Roméo et Juliette, il entraîne les deux héros dans un vertigineux tourbillon de passion et de mort. La passion la plus sublime est ici soumise au destin le plus cruel.
Dans Hamlet, prince du doute et de la liberté, Shakespeare donne à la folie un ton exceptionnel. Folie feinte d’Hamlet aux répercussions imprévues, folie réelle d’Ophélie aux conséquences pitoyables ; tels sont les personnages de cette tragédie qui offre au public avide toute l’ampleur de sa démesure. Irrésistiblement hanté par la sorcellerie, la folie et la mort, Shakespeare produit avec Macbeth, tragédie de l’ambition et du remords, suant l’angoisse, le drame le plus expressif de son théâtre.
Ecrit pour un public composé d’hommes du peuple et d’aristocrates, ce théâtre étonne par la variété et la vigueur du style, par le foisonnement des personnages dont Rafik Darragi s’évertue à sonder l’âme, par leur diversité sociale et psychologique, et, enfin, par la maîtrise de la construction dramatique.
Dès ses débuts, Shakespeare a suffisamment remué le théâtre londonien et su ravauder de vieilles pièces pour en faire de nouvelles, au point de susciter de furieuses invectives et de s’attirer en 1592 les foudres d’un pamphlet signé Robert Greene. Acteur et auteur, il règne en maître sur le théâtre du «Globe», puis devient le copropriétaire de la compagnie des Lords Chamberlin’s Men, laquelle bénéficiera à partir de 1603 de la protection du roi.
Parvenu au faîte de la réussite, Shakespeare s’éloigne progressivement de la capitale où il est l’objet de toutes les attentions sans pour autant renoncer à cette éthique qui constitue une de ses particularités. Une éthique qui ne l’engage pas dans une critique délibérée de la société ou dans une lutte contre le pouvoir et les autorités en place mais qui, néanmoins, l’autorise à faire un pied de nez à l’adresse de ces puritains qui tentent, aujourd’hui, de nous museler.
Adel LATRECH (La Presse de Tunisie du 07/ 7/07)
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La Confession de Shakespeare, de Rafik Darragi,
L’Harmattan, 2007, 189 pages
Du même auteur :
- La Violence dans la tragédie jacobéenne, Tunis 1984
- The Sword and the Mask, Tunis, 1995
- Theatrical Violence, Shakespearean and other studies, Tunis,2000
- Egilona, la dernière reine des Wisigoths, 2002
- Le Faucon d’Espagne,Tunis 2001 & Paris 2003.
- Sophonisbe, la Gloire de Carthage, Paris, 2004
- La société de violence dans le théâtre élisabéthain, Séguier, Paris (sous presse).
La Presse de Tunisie du 21/5/07
La Confession de Shakespeare
Par Cécile Oumhani
L’un des plus grands théâtres de tous les temps, le théâtre élisabéthain, est né à Londres sous le régne d’Elisabeth 1ère. Poètes et comédiens tiennnent séance dans les tavernes, et les pièces sont jouées par des troupes ambulantes.
Les auteurs créent des drames mouvementés et des comédies romanesques. Parmi eux, Christopher Marlowe, Ben Janson, John Webster, mais le plus grand de tous est William Shakespeare.
L’œuvre de Shakespeare continue de fasciner, de séduire, de susciter traductions, études, mises en scène… Elle est d’une telle richesse et d’une si grande variété qu’on en arriverait presque à associer le nom de son auteur à ses seuls personnages ou aux seuls titres de ses pièces, comme si lui-même n’avait jamais été un être vivant. Ainsi, le rayonnement du dramaturge éclipserait ce que fut sa destinée ou bien lui conférerait un statut proche de celui de ceux dont il fut le créateur. En un mot, le mythe shakespearien nous amènerait presque à confondre théâtre et réalité.
Nous connaissons, pour le grand plaisir des lecteurs que nous sommes, la passion de Rafik Darragi pour le roman historique. Notre collègue et ami est aussi spécialiste de l’œuvre de Shakespeare, elle-même tellement nourrie d’Histoire. Je serais même tentée de penser que dans les romans de Rafik Darragi s’inscrit ce qui est une filiation ou tout au moins la trace d’un héritage.
Son roman paru récemment sort de l’univers méditerranéen et le personnage central en est William Shakespeare. Rafik Darragi a toujours affirmé un choix délibéré : celui de prendre des libertés avec l’Histoire afin de privilégier une dimension qu’il qualifie de pédagogique. Pourtant ce roman est différent, pas seulement parce qu’il ne se situe pas en Méditerranée, mais parce que le point de départ en est une période obscure de la vie du dramaturge. Le romancier ne part pas ici de faits connus qu’il chercherait à mettre en scène. Il fait exactement le contraire, usant de la fiction pour suggérer ce qui n’a jamais été élucidé. Que fut la vie de Shakespeare de 1585 à 1592 ? Rafik Darragi le représente, jeté en prison pour braconnage, suppléant ainsi à ce que l’Histoire n’est pas en mesure de fournir.
De là, les lecteurs sont amenés à plonger au cœur de la société élisabéthaine. Nous y suivons le dramaturge dans des rencontres déterminantes comme celle du Père Hubert. Ce roman évoque la genèse d’une œuvre, son écriture, ainsi que les interrogations de Shakespeare à travers ses conversations avec le Père Hubert. On y retrouve la vie littéraire de son temps avec des noms comme celui de Marlowe, cet autre dramaturge élisabéthain, ou Marguerite de Navarre et son Heptaméron. Sorti de prison, Shakespeare a trouvé refuge à Wilton House chez la Comtesse de Pembroke, dans un cadre raffiné et élégant.
Ce roman est donc aussi la peinture de toute une époque, où transparaissent la générosité et l’humanité de son auteur, toujours animé par le souci de partager, de transmettre. Il est l’occasion pour ses lecteurs de rêver mais aussi de réfléchir sur l’art dramatique en découvrant ce que fut ou ce que put être la vie de Shakespeare.
Cécile OUMHANI
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La Confession de Shakespeare, de Rafik Darragi, L’Harmattan, 189 pages 17 euros.
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Interview du metteur en scène Mohamed Driss
La Presse de Tunisie du 14/5/07
Othello ou l’Etoile d’un jour, de Mohamed Driss
Shakespeare revisité
Dix-neuf ans après Aïchou Shakespeare, et un parcours élogieux, jalonné d’œuvres aussi remarquables les unes que les autres comme Mourad III, Wannas El Kloub, Dahdah Ray ou encore Rajel Wa Mra, Mohamed Driss renoue avec le grand dramaturge anglais.
Un aussi long intervalle, cependant, a de quoi surprendre, surtout si l’on considère le succès phénoménal de Aïchou Shakespeare.
Certes, Shakespeare a toujours été considéré comme un dramaturge difficile, mais on ne soulignera jamais assez le rôle fondamental du metteur en scène, ce personnage-clef dans le succès ou l’échec d’une œuvre. Or, à l’exception du travail du regretté Aly ben Ayed, les quelques adaptations tunisiennes qui ont été tentées jusqu’ici n’eurent guère d’écho. Nous pensons en particulier au Macbeth de M. Souissi (Cf. La Presse de Tunisie du 17 août 1974) et au Richard III de M.Kouka (Cf. La Presse de Tunisie du 2 août 1984 et du 9 mars 1992).
Evidemment, on peut disserter longtemps sur les raisons de la désaffection du public, toujours est-il qu’il faut bien admettre qu’aujourd’hui le théâtre est essentiellement spectacle. Le didactisme, lourd et pesant, l’absence d’action et d’impact visuel causent un grave préjudice à l’illusion que doit créer le théâtre.
Mohamed Driss l’avait déjà compris avec Aïchou Shakespeare. Avec Othello, l’Etoile d’un jour, il persiste et signe. En metteur en scène averti, à l’écoute de son public, mais aussi en esthète érudit, il a produit une version populaire, contemporaine, empreinte de modernité. Othello ou l’Etoile d’un jour est un spectacle de haute qualité. Malgré son souci de la vérité historique qui lui a imposé quelques servitudes, Mohamed Driss a épargné à son public tout ce qui caractérise la structure parfois monolithique de Shakespeare.
Toujours soucieuse d’informer ses lecteurs, La Presse a rencontré Mohamed Driss au TNT. Affable et souriant, il a bien voulu répondre à nos questions.
- Othello est considérée comme l’œuvre shakespearienne la plus proche du public arabe. Plusieurs adaptations de cette pièce ont été réalisées ces derniers temps dans le monde arabe, notamment en Egypte. Quelles sont les raisons particulières qui vous ont incité à adapter Othello à votre tour et à revenir à Shakespeare après tant d’années ? Que peut-on dire de votre travail ? Est-ce une adaptation ?
J’ai toujours apprécié le théâtre shakespearien. Shakespeare est un travail de maturité. Son théâtre montre un processus qui souligne le détail. Par conséquent, c’est faux de croire que dans Shakespeare il y a de la redondance. Il y a, par contre, une écriture à plusieurs niveaux. Comme traducteur, d’abord, j’ai essayé d’être le plus fidèle possible ; j’ai traduit le texte intégral et je crois avoir rendu tout ce que Shakespeare avait voulu faire passer. Non, ce travail n’est pas une adaptation, disons plutôt une version personnelle. L’action dramatique n’est pas un leitmotiv; dans Othello, j’ai voulu aller de l’avant et introduire une nuance, disons une dimension réaliste; de par mon expérience mais aussi de par ma façon d’être dans le théâtre.
- Comme votre recours au dialectal tunisien ? Vous vous inscrivez volontiers dans une perspective qui a fait de la parole un art à part entière. Comme dans Aïchou Shakespeare, vous couvez le verbe avec amour, avec tendresse…
La locution tunisienne est pour moi une matière de travail. Je crois avoir respecté la dimension épique de la pièce. Au niveau de l’expression, je l’ai rendue accessible au public tunisien; on dirait que le texte initial a été écrit aujourd’hui et que Shakespeare est notre contemporain.
- C’est un miroir, une réflexion sur des sujets d’actualité…
Oui, sans toucher à son authenticité, j’ai traité la pièce comme un discours d’une grande actualité, un discours moderne. Je pense que les thèses qui y sont développées sont tout simplement incendiaires, notamment l’attitude de la femme à l’égard de l’homme.
- Le discours enflammé d’Emilie…
Certainement, même les féministes n’oseraient pas parler de la sorte. C’est un discours qui contribue à l’éclairage de notre conscience et qui porte sur nos préoccupations. Il sous-tend une liberté universelle qui n’est tributaire d’aucune condition, cette liberté que Shakespeare arrache et qui dérange.
- Malgré la menace religieuse et la censure royale…les théâtres anglais seront néanmoins fermés quelques années plus tard.
Oui, c’est cela, malgré la menace religieuse ; le puritanisme est un danger ; comme chez nous, l’intégrisme. Le combat de Shakespeare continue. Les sociétés humaines, quel que soit leur niveau d’évolution, de civilisation, produisent des gens qui sont en avance sur leur temps, des Galilée, des Shakespeare. C’est pour cela que j’adhère totalement à Shakespeare, comme j’adhère à d’autres poètes, comme Brecht, pour son intelligence et aussi parce qu’il a abordé les problèmes à la fois comme dialecticien et comme poète. Je pense que moi aussi, j’ai abordé Othello dans cet esprit, en dialecticien et en poète. Donc, je n’ai pas trahi Shakespeare.
- Vous n’avez pas trahi Shakespeare. Non, vous avez été fidèle au texte, mais ces ajouts scéniques? Que signifie la scène du bain maure ? Vous tenez à l’impact de l’exposition visuelle.
Attention, ces ajouts sont silencieux. Le bain maure est le lieu de l’espionnage… Othello est une saga. J’y ai fragmenté le texte parce que le discours shakespearien est un discours de la fragmentation, J’ai fait dans la discontinuité parce que le discours de Shakespeare est élaboré sur le principe de la discontinuité, celui que Brecht a canonisé dans son théâtre dialectique. Mais nous sommes allés plus loin, car nous sommes plus libres, parce que nous avons vu Brecht ; nous avons vu toutes les formes de lecture psychologisantes de Shakespeare à travers Jan Kott et le freudisme appliqué au théâtre. Enfin, tout ce que les grandes écoles de psychanalyse ont apporté, mais nous nous situons dans l’humain qui est aussi un homo social. Le psychologique est très important mais il y a d’autres facteurs tout aussi importants dans une société qui se raffine et qui va à la complexité des relations ; il y a d’autres ressorts qui sont tout aussi forts que les ressorts psychologiques.
- D’où cette importance du racisme dans l’œuvre… C’est en 1601, trois ans avant la création d’Othello, que la reine Elisabeth Ière ordonna, selon l’historien élisabéthain Stow, l’expulsion de tous les " Nègres et Maures noirs" hors du royaume d’Angleterre.
Oui, faire intervenir un élément étranger dans un corps c’est déjà éclater ce corps. Othello vient d’une ethnie qui n’a rien à voir avec l’Europe. Il vient comme un révélateur d’une anomalie cachée ou d’une anomalie considérée comme une sorte de péché mignon de chaque peuple. Il est vrai que le racisme est la chose la mieux partagée dans le monde; il se manifeste partout. Il faut mentionner les préjugés et les manifestations de l’orgueil identitaire, de l’orgueil linguistique, etc.
- Vous ne vous êtes pas contenté du drame psychologique; il y a le côté ludique, le cirque…
J’ai créé plusieurs niveaux, ce que je n’ai pas vu dans toutes les interprétations d’Othello. En général, les metteurs en scène mettent en avant le drame strictement personnel, strictement privé d’Othello ; moi, je mets à nu tout le processus socio-politique et tout le processus de relations et de groupes de pression, toute une trame complexe à laquelle je donne autant de valeur que le drame privé, une histoire, banale, de jalousie.
- Vous ne vous éloignez pas des préoccupations immédiates du public. Vous entretenez un rapport étroit avec lui…
C’est pour ça que j’ai écrit parallèlement Othello. L’à-côté du théâtre, pour moi, est tout aussi important que ce que le théâtre propose, c’est-à-dire l’à-côté du discours; le non-dit du discours est plus important pour moi que le discours lui-même : c’est lui qui porte, c’est un peu les racines, c’est un peu les fondements et c’est pour cela que cette écriture est très fragmentée.
- Des séquences rapides…
Oui, elles sont des séquences de trois ou quatre minutes au maximum. Non pas parce que nous sommes dans l’ère de la vitesse... Non, la situation est très complexe. Pour la comprendre, il faut montrer un peu cette position de nouveau et en même temps, faire des parenthèses, des zooms, sur des mini situations qui ne sont pas montrables. Laurence Olivier ou Orson Welles ont surtout souligné le drame psychologique d’Othello; Zeffirelli l’a esthétisé, disons en quelque sorte, qu’il l’a “romanticisé”. Moi, je l’ai “socialisé”. En fait, j’ai situé Othello dans un ordre qui fonctionne à plusieurs niveaux ; donc il n’y pas uniquement le drame personnel qui ressort. Prenez, par exemple, l’éducation militaire ; je montre dans la pièce que le pouvoir est polyarchique. Jusqu’à maintenant quand on parle de Chypre ou quand on parle de la Turquie, qu’entend-on ? La Constitution turque est toujours protégée par l’armée ; elle n’est protégée ni par le Parlement ni par le Conseil constitutionnel.
- Shakespeare n’a pas respecté l’histoire; Chypre a bien été conquise par les Turcs en 1566.
Oui, c’est l’analyse qui est juste, la lecture qui est juste; les grands dramaturges n’ont pas toujours collé à l’histoire, à la chronologie ; ils ont été parfois obligés de procéder à cette distorsion. D’ailleurs si l’on étudie le temps dans la pièce de Shakespeare, on constate qu’il n’y a rien de plus abracadabrant… Le plan de Iago ne nécessite pas une seule nuit; il est si compliqué qu’il nécessite un mois au moins… J’ai montré que Chypre est militarisée, tout comme le Liban ou l’Irak, même s’il y a un vernis ; on y trouve les seigneurs de la guerre comme en Afrique, en Somalie… J’ai fait une scène sur le débarquement ; j’ai écourté, comprimé…L’arrivée d’Othello est une sorte de fête ponctuée par une valse; c’est une autre période dans le temps ; j’ai triché ; j’ai constitué au sein de cette société une élite. Les officiers ont changé de tenue ; une tenue de parade, de soirée. Ce sont des militaires ; ils n’ont pas le droit d’enlever l’uniforme. Puis j’ai fait une scène populaire avec le “sirtaki”…
- C’est une scène bachique…
C’est une scène bachique ; ça ne vole pas très haut; avec des catins, etc…; c’est le point de départ de ce combat que mène Iago, avec l’alarme ; les soldats en tenue de combat, non en tenue de parade ; c’est donc un autre temps…
- Les metteurs en scène, comme les acteurs d’ailleurs, rêvent tous de produire un jour Hamlet, l’œuvre emblématique de Shakespeare. Qu’en pensez-vous personnellement ?
Hamlet a beaucoup séduit… Il y a eu de belles représentations... Le personnage apparaît un peu éthéré, souvent la tête ailleurs, selon l’époque… Je compte mettre en scène cette pièce mais pas dans l’immédiat. Je la situe aujourd’hui dans un contexte européen. Quand on parle d’Œdipe, Œdipe n’est pas anglais ; il est interprété par une troupe anglaise ; par un acteur anglais; j’ai le choix de l’universalité. Qu’importe l’origine ? Qu’importe la culture ? Qu’importe la foi ? Je n’ai pas de problème ; j’ai adapté l’écrivain chinois qui a eu le prix Nobel, Gao Xingjian. Je ne pense pas que le fait de travailler Shakespeare soit un travail un peu formaliste, bourré de culture, une occasion pour le metteur en scène de faire étalage de sa culture, c’est plutôt pour faire un éclairage, une prise de conscience...
- Pour revenir à Othello, le travail est splendide; les acteurs débordent d’enthousiasme…Le tableau de la mort de Desdémone est superbe. Othello y apparaît dans une attitude d’adoration presque religieuse de sacrificateur subjugué devant sa victime.
Je ne remue pas le couteau dans la plaie. Le spectateur est intelligent… Il me suffit de planter le couteau; je fais abstraction du reste. Je travaille sur un autre niveau, sur le détail du détail mais pas sur la même chose; je progresse comme quelqu’un qui tricote ; on a l’impression qu’il fait toujours la même chose mais, en réalité, il tricote des formes ; donc ce n’est plus la même chose, il a créé une autre réalité, il a fait une transformation. Et moi, en dialecticien, j’ai fait ce qu’on appelle la transformation, à partir d’un discours qui a toute sa richesse; mais ce discours, je ne laisse pas à l’état brut; Othello n’est plus, donc, un drame personnel. J’ai vu l’Othello de la Royal Shakespeare Company; c’est une très belle représentation, mais il n’y a que le drame personnel. C’est un peu comme la revue Paris Match et tous ces magazines sur les stars, leurs sagas, leurs tragédies et leurs drames; on se focalise là-dessus; il n’y a pas de réalité. Il y a des reportages, par exemple, sur Diana et Doddy, mais vous ne trouverez rien sur l’Egypte ; rien sur la pauvreté, les préjugés, le racisme, l’islam ; il n’y a rien sur le père de Doddy, cet Egyptien auquel on refuse la nationalité britannique alors qu’il possède l’institution la plus anglaise.
- Harrods…
Oui, on voit donc que tout cela est un conflit de culture et de civilisation. Donc, il n’y pas uniquement le drame personnel; il faut voir ce qu’il y a comme malheurs autour de ce drame personnel, comme drames qui deviennent secondaires… Il n’y a pas de plus grande injustice que lorsque quelqu’un meurt parce qu’on ne lui a pas donné de médicament, une science, un savoir, une confiance. Cela est un crime; il n’y a pas que le crime contre le demi-dieu, un régicide, etc., il y a aussi le crime crapuleux, celui de tuer quelqu’un pour une simple cigarette; il y a dans la vie des dérapages. Comment éviter ces dérapages ? Il faut en parler et non dire : non ce n’est pas important de parler d’un chien écrasé. C’est la relativité, la relativité du drame. Chez Shakespeare, il y a la matière et moi, ce que j’ai pris dans Othello, c’est la relativité du drame. J’ai montré d’autres drames, un champ de signes pour une idéologie et pour une sorte d’idéal moral. Il y a évolution; une forme de progrès dans la pensée, dans la pratique humaine. Là, il faut des meneurs; ce n’est peut-être pas tout le monde qui les entend. Il n’empêche que leurs voix existent; elles sont là. Ce n’est pas parce que vous n’ouvrez pas votre fenêtre que vous dites que le soleil n’existe pas; ouvrez votre fenêtre, vous verrez alors le soleil, vous verrez la lumière.
- Pour nos chercheurs et nos étudiants, parlez-nous un peu plus en détail du racisme tel que vous le percevez dans Othello. Tire-t-il son origine de la religion quand on sait que Iago, le Machiavel de la pièce, évoque Santiago ou, en français, Saint Jacques de Compostelle, personnage tristement célèbre pour avoir été, d’après une légende, le grand pourfendeur des Sarrazins, et surnommé, à ce titre, le Matamore, c’est-à-dire le tueur des Maures ?
Il y a bien un racisme culturel; je n’incrimine pas la religion; je pense que le discours n’a pas besoin de démonstration; l’Europe a montré qu’elle est profondément xénophobe et profondément raciste. Toutes les guerres coloniales l’ont prouvé ; la Reconquista, la guerre des Croisades, etc…
- Quels sont vos projets ? Est-ce que vous envisagez de travailler sur une autre pièce de Shakespeare ?
Oui, Le Roi Lear, comme Othello. Ce sera une réflexion et un mûrissement de presque trois ans, et une année pour mettre les choses en route. Pour Le Roi Lear, j’y pense déjà depuis deux ans.
Entretien conduit par Rafik Darragi
Mohamed Driss, Directeur du TNT
Figure 2 Le Théâtre National Tunisien ( façade)
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La Presse de Tunisie du lundi 21 mai 07
Secrets du passé
C’est peu dire de Tawni O’Dell qu’elle est une jeune romancière américaine qui promet. Adulée depuis son premier roman, Le Temps de la colère, un livre poignant sur les ravages psychologiques de l’inceste, paru en 2001, et qui est actuellement en cours d’adaptation cinématographique, elle a renoué avec le succès grâce à son deuxième roman, Retour à Coal Run (2004). Son troisième roman, Le Ciel n’attend pas, vient de paraître aux Editions Belfond.
Le titre en anglais est Sister mine (ma sœur). Moins métaphorique mais plus percutant, il évoque mieux l’histoire. Une fois l’ouvrage lu — il se lit très vite —, on ne peut s’empêcher de penser à la «mine» et à son univers, un univers souvent triste et désolé, car toute l’œuvre se déroule à Jolly Mount. Comme son nom est loin de l’indiquer, c’est une ville minière en perdition, un lieu insolite, où les rares habitants végètent en attendant une hypothétique compensation financière suite à la dernière catastrophe enregistrée dans cette mine et largement répercutée par la télévision. Tous les voisins et amis qui gravitent autour de l’héroïne sont des mineurs ; et pour être plus précis, non seulement son père, homme violent et impulsif, mais également E.J., l’homme qu’elle aime en secret, se trouvent être des «gueules noires», buveurs invétérés mais profondément solidaires, viscéralement attachés à leur métier : «Mon père buvait tout le temps… Il n’essayait pas d’échapper à la réalité. Je crois qu’il était satisfait de son sort. C’était son métier qui le poussait à boire. Tous les mineurs que j’ai connus faisaient de même. Ce sont des ouvriers qui accomplissent un travail épuisant, sous-payé, dangereux, anonyme, et dont le reste de la société ne se rappelle l’existence que quand quelqu’un meurt au fond. » (pp.29-30).
Bref, un univers minier qui ne porte pas, certes, l’empreinte de Zola, mais qui permet d’inscrire l’auteure dans le droit fil des grands naturalistes américains d’aujourd’hui, de Russell Banks (Continents à la dérive) à Richard Russo (Un homme presque parfait). Ce livre relève de cette longue tradition qui remonte aux grands classiques américains comme Dreiser, Norris, Crane, Jack London ou encore le Dos Passos de la trilogie USA.
Pourtant, par sa trame et sa structure, l’ouvrage rappelle plutôt les romans policiers de Raymond Chandler, de Ross Macdonald ou encore de Hammett. Dans Le Ciel n’attend pas, on est plus dans le roman d’énigme que dans la fresque historique. L’héroïne, Shae-Lynn, une policière basée à Washington, a décidé, après la mort de ses parents, de revenir vivre dans sa ville natale, Jolly Mount. C’est alors que sa sœur, Shannon, qu’elle croyait morte depuis longtemps, réapparaît. Enceinte et sur le point d’accoucher, elle cherche refuge auprès de Shae-Lynn car trois personnes — deux hommes et une femme — sont à sa poursuite. Pour quelle raison ? C’est l’énigme du livre. Shannon refuse obstinément, jusqu’aux dernières pages, de dire la vérité. Décidée à percer l’énigme coûte que coûte, Shae-Lynn se retrouve bientôt confrontée non seulement aux mensonges et au mutisme de sa sœur, mais aussi aux méandres d’un passé douloureux. Pour secourir Shannon, Shae-Lynn replonge dans les souvenirs lancinants non seulement de son enfance malheureuse mais aussi de ses rapports les plus intimes. Ce sont ces secrets du passé et ces plaies encore vives qui constituent la densité romanesque de ce roman.
Le Ciel n’attend pas est un ouvrage prenant, écrit par une femme à la sensibilité aiguisée et au style foisonnant, voire outrancier.
Rafik DARRAGI
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Le Ciel n’attend pas, de Tawni O’Dell, Belfond, 450 pages.
Du côté des revues
Confluences poétiques, n°2
lnterpénétration poétique et droit de la langue
Confluences poétiques, revue de l’association du même nom, est éditée, annuellement, chez Mercure de France. Le numéro deux, qui vient de paraître, est un ouvrage volumineux totalisant plus de 300 pages.
Y ont collaboré plus de soixante-dix poètes, tous membres de l’association. Parmi eux, nous relevons une pléiade de poètes arabes dont Tahar Bekri, Salah Stétié, Chawki Abou Chacra, Adonis, Aïcha Arnout ou encore Issa Makhlouf.
Il faut préciser que la poésie libanaise est à l’honneur dans cet ouvrage, l’équipe dirigeante de Confluences poétiques ayant tenu à rendre hommage à ce «pouvoir des hauteurs», porteur de paix, cette poésie libanaise qui, selon les mots de Salah Stétié, sut, ô combien, témoigner «sous les bombes, pour l’urgence illuminante de la paix face à l’illumination sinistre des missiles» (p.73).
Le chapitre «Anthologie de la poésie libanaise contemporaine» offre, à cet égard, une large palette de voix arabophones, francophones ou encore anglophones, un florilège ne contenant pas moins de vingt et un poètes, de Salah Stétié à Abdo Wazen, en passant, bien sûr, par Georges Schéhadé, Adonis, Venus Khoury Ghata, Abbas Baydoun ou encore Lawrence Joseph, poète et romancier américain d’origine libanaise, adepte du grand Khalil Gibran.
Au-delà de cet hommage à l’adresse de cette terre pétrie d’histoire et de poésie qu’est le Liban, c’est l’interpénétration poétique, celle des idiomes et leurs créations, qui se trouve ainsi illustrée, comme le précise Luis Mizón, le directeur de la revue dans son éditorial : «L’interpénétration, la création et l’interprétation de la diversité culturelle exprimée en français ouvrent le chemin d’une nouvelle francophonie» (p.11).
C’est précisément dans l’espoir de tracer les futures orientations de cette nouvelle francophonie que plusieurs chapitres, aux titres évocateurs, ont été consacrés à des thèmes précis, illustrant cette interpénétration. Ainsi, dans le chapitre intitulé «L’autre que nous sommes», plusieurs poètes d’origine étrangère ont été conviés à parler de leurs sources françaises. Tahar Bekri est l’un d’entre eux. Non sans humour, en un style vif et léger, il nous relate les circonstances particulières de sa rencontre avec Saint-John Perse : «Cela commença par une erreur d’interprétation dans le poème. Au lycée, je devais expliquer à l’examen blanc du baccalauréat un texte de Saint-John Perse. Jamais je n’avais imaginé qu’une plante carnivore pouvait exister réellement. Où voulez-vous qu’un jeune méditerranéen comme moi ait pu imaginer une chose pareille ? La mondialisation n’était pas encore là et je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un avocat ou une mangue sur un marché dans la ville en ces temps-là» (p.189).
A chacun sa poésie
A l’inverse, pour ainsi dire, des poètes français, comme Marie-Claire Bancquart, Georges-Emmanuel Clancier ou Philippe Delaveau, se sont exprimés, à leur tour, sur les influences étrangères perceptibles dans leurs œuvres. «Juste retour des choses», admet Jacques Darras, l’homme qui est derrière cette initiative car, comme il l’explique, Confluences poétiques a été fondée en France «par des “étrangers” ayant pris le parti généreux de donner l’hospitalité aux Français mêmes dans leur propre pays» (p.217).
D’autres poètes dont l’œuvre est étroitement liée à la peinture nous livrent, chacun avec justesse et sensibilité, un texte inspiré par leur vision de la poésie et de ses interférences; un thème, il faut le préciser, suggéré par Luis Mizón.
Ainsi, invité à préciser très brièvement sa conception de la poésie et son influence sur son travail, le poète et romancier franco-tunisien Hubert Haddad (Cf. La Presse du 23 janvier 06), déclare : «On ne crée rien vraiment : une vie de poète ne vaut que par ce rien qu’elle transfigure. L’art sauve à tout instant la réalité de la répétition aveugle».
Convaincu que son expérience picturale de la poésie est intimement liée à son enfance - «toute enfance est prophétique» -, Hubert Haddad avoue qu’il ne s’est jamais complètement remis de la disparition tragique de son frère peintre auquel le liait un profond «souci de partage gémellaire» (p.21).
C’est justement à ces souvenirs d’enfance que l’Irakien Ghani Allani se réfère, lui aussi, pour expliciter cette étroite relation qui le relie à la calligraphie. Soulignant la complémentarité et l’interférence de ces deux arts que sont la poésie et la calligraphie, il évoque, entre autres, Abou Nuwas associant dans son rêve les deux lettres arabes alif et lam à sa bien-aimée : «Je t’ai vue m’enlacer dans mon rêve comme l’alif enlace le lam…» (p.43).
Ghani Allani conclut son article par cette affirmation : «La beauté de l’art est de pouvoir être lui-même le seul langage qui peut aider à établir la compréhension entre les peuples» (p.46).
Peut-être est-ce à ce langage particulier, la beauté de l’art, émanant des interférences et des interpénétrations des langues, que Luis Mizón fait référence lorsqu’il proclame : «Au-delà du droit du sol et du droit du sol, place au droit de la langue ?»
Confluences poétiques est une revue qui foisonne de témoignages et de prises de positions. A lire et à relire.
Rafik DARRAGI
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La Presse de Tunisie du 4 juin 07
L’apport de la culture arabe
La pensée libératrice
Il y a sept ans, un colloque s’était tenu à Nantes ayant pour thème : «Peut-on encore ignorer l’apport de la culture arabe à la construction de la culture européenne ?» Initié et mené conjointement par l’association Rencontres Méditerranéennes et l’Université de Nantes, il avait réuni une pléiade d’universitaires dont Mohammed Arkoun, Nadir M. Aziza, François Clément, Jean Dhombres, Malika Pondevie Roumane ou encore le regretté Michel Nancy.
Les actes de ce colloque ont fini par voir le jour fin 2006. Ils ont été publiés par les Editions L’harmattan dans une collection intitulée «Histoire et Perspectives Méditerranéennes», qui, précisons-le, s’étoffe de jour en jour.
Il faut noter tout d’abord que, dans la préface de ces actes, Mohammed Arkoun s’inscrit contre le titre choisi par les responsables du colloque. Se livrant à une attaque en règle contre la méthode historiciste souvent adoptée par les historiens, une méthode coupable selon lui, de multiples détournements et dérives «du sens vers les effets de sens», il refuse «d’entrer dans la problématique suggérée par le titre du colloque». (p.27)
S’il reconnaît que cette problématique est «utile pour corriger les ignorances et les mutilations qu’a générées une histoire générale de la pensée visant à ancrer les origines intellectuelles et culturelles de l’Europe moderne dans l’héritage gréco-romain», il reste, en revanche, peu convaincu de son opportunité dans la mesure où, aujourd’hui, «l’exaspération des passions, des haines, des exclusions réciproques a atteint son paroxysme avec l’attentat contre les symboles de la souveraineté américaine elle-même, au nom de ce que tout un chacun nomme «l’Islam» avec un I majuscule». (p. 27)
Dès lors, affirme-t-il, «l’échelle des ruptures et des défis est désormais mondiale; invoquer une dette de l’Europe et encore moins de ‘‘l’Occident’’ à l’égard de la culture arabe ne peut désormais qu’anesthésier davantage l’opinion arabe et musulmane en la détournant des interrogations et des tâches qu’il aurait fallu entreprendre au lendemain des indépendances politiques dans les années 1950-1960». (p.27).
Pluralité des cultures
Il n’en demeure pas moins vrai, cependant, qu’il faut continuer de débattre afin d’éviter les dérapages et les errements de certains intellectuels communautaristes obnubilés par la représentation de l’Autre comme «l’Axe du Mal». Et, bien entendu, pour ce faire, un retour au passé et plus particulièrement un retour à la Renaissance s’impose. C’est la Renaissance qui avait occulté, sinon marginalisé, l’héritage arabe en posant comme postulat fondateur l’hellénisme et l’apport de Rome.
La première des quatre parties de ces actes, intitulée «La transmission des savoirs» regroupe les contributions portant sur les domaines les plus connus, notamment l’astronomie, la médecine et les mathématiques.
Ainsi Jean Dhombres soulève l’éternelle question de savoir si l’astrologie est bel et bien une science à la base de l’astronomie. Se référant à l’argumentaire médiéval dirigé contre «l’imposture»- entendez les astrologues-, cet universitaire met en exergue l’apport des textes d’écrivains arabes, comme Al-Farabi ou Abu Ma’sar al-Balhi, un médecin, disciple d’al-Kindi.
La seconde partie est consacrée à la transmission des savoirs et à leurs réceptions. Gabriele Marasco, Danielle Jacquart et Ahmed Djebbar, en particulier soulignent l’apport des «passeurs» comme Constantin l’Africain. Ce dernier, qui avait vécu en Tunisie et en Cyrénaïque avant de s’établir dans l’abbaye du Mont Cassin, était «le premier à faire connaître en Occident la médecine arabe» (p.76).
La troisième partie, réservée aux réflexions de John Tolan, Dominique Urvoy et J.P Charnay, illustre on ne peut mieux la double image de l’Autre musulman qui prévalait durant la Renaissance, un Janus au portrait tantôt attrayant ( Avicenne, Averroès…), tantôt repoussant.
Quant à la quatrième et dernière partie, elle amorce un retour aux temps modernes en soulevant les problèmes de l’Identité, de l’Intégration et de la Citoyenneté «migrante». La situation actuelle, selon Catherine Withol de Wenden, offre un «défi stimulant» qui consiste à établir «un équilibre difficile» dans la mesure où «la citoyenneté et l’identité européennes doivent être à la fois suffisamment inclusives pour permettre aux non-Européens d’y trouver leur place, et suffisamment spécifiques pour se définir vis-à-vis de l’extérieur et mobiliser autour d’un projet commun». (p.267)
Le mot de la fin de cet ouvrage si dense revient à Malika Pondevie Roumane, présidente des Rencontres Méditerranéennes :
«De fait, ce qu’ont apporté de neuf les Arabes, c’est l’idée d’une activité de pensée libératrice, d’un pluralisme des savoirs à travers la pluralité des cultures…».
Rafik DARRAGI
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Culture arabe et culture européenne, L’inconnu au Turban dans l’album de famille, Actes du colloque de Nantes (14 & 15 décembre 2000), L’Harmattan, 278 pages
Rédigé le 17/06/2007 à 08:53 | Lien permanent | Commentaires (0)
OUVRAGES
I. Ouvrages scientifiques
1- La Violence dans la tragédie jacobéenne : Contemporains et successeurs
de Shakespeare, Service des Publications, Faculté des Lettres de Tunis, 1988.
2- The Sword and the Mask, Publications de la Faculté des Sciences Humaines
et Sociales de Tunis,1995
3- Theatrical Violence, Centre de Publication Universitaire, Tunis, 2001
II. ROMANS
1- LE FAUCON D’ESPAGNE ( Editions Noir/blanc, Tunis, 2000) 1ere édition
LE FAUCON D’ESPAGNE ( Editions L’Harmattan, Paris, 2003) 2e édition
Critique de la presse à propos de cet ouvrage
I- Le Feuilleton de l'été
" Une lecture pour l'été - notre journal - le vôtre, a inauguré cette tradition, il y a quelques années déjà. Légère, distrayante, rafraîchissante autant que possible, c'est ainsi qu'il l'a toujours voulue. La réussite de l'expérience nous a incités à la poursuivre. Une question se posait, toutefois : que choisir… ?
Il y avait les bons vieux contes, toujours plein d'humour, riches de suc et de saveur.
Il y avait aussi les séries policières et leurs frissons. Et il y avait des œuvres, anciennes et modernes, d'auteurs connus et moins connus. La balance a finalement penché pour un roman que les écueils de l'édition n'ont pas permis à son auteur de publier : " Le Faucon d'Espagne ".
Monsieur Rafik Darragi, professeur de lettres anglaises aux universités de Tunis et de Paris, spécialiste émérite de Shakespeare, auteur de plusieurs études remarquables sur le grand élisabéthain, nous l'a ramené. Nous l'avons lu et aimé. Il retrace, d'une plume brillante et inspirée, la destinée exceptionnelle du " Dernier des Ommeyyades ".
Fuyant Damas, tombée entre les mains d'Es-Saffah, le premier des Abbassides, il traversera le Liban, l'Egypte et le Maghreb avant d'arriver en Espagne, où grâce à son intelligence politique et militaire, il fondera un royaume légendaire et un des plus brillants foyers de civilisation de l'histoire humaine.
C'est cette aventure passionnante que vous pourrez suivre avec nous, épisode après épisode jusqu'à la fin de l'été.
Notre espoir étant que le plaisir qu'elle vous procurera sera égal à celui qu'elle nous a donnés. "
Borhane Ben Miled- La Presse de Tunisie (03/7/2000)
II - 'Al-Nâsir Abd-al-Rahman : La Race des bâtisseurs'
" Le besoin de garder le souvenir des événements qui jalonnent l'histoire de l'humanité est à l'origine des récits historiques. Leur but ? Nous faire mieux savoir et mieux comprendre d'où nous venons et ce que nous sommes.
Dans Le Faucon d'Espagne, Rafik Darragi s'efforce de concilier l'Histoire et la fiction, ressuscite avec éclat le passé et met en scène le prince Abd-al-Rahman, homme complet dans l'action et la réflexion, véritable génie ayant construit une œuvre magistrale à la dimension de son existence, totale et mythique, grand orateur dans la tradition de l'éloquence musulmane et petit-fils du grand calife Hicham.
Poussé à l'exil par As-Saffah, premier calife des Abbassides, qui avait fait assassiner impitoyablement, lors d'un grand festin, tous les dignitaires omeyyades de la famille régnante, Abd-al-Rahman n'aura de cesse, toute sa vie, de lutter pour la survie et la grandeur de la dynastie omeyyade.
Abd-al-Rahman ressemble au prince charmant de nos contes. Blond, cheveux roux, yeux bleus, il manie le cimeterre et la plume avec une égale dextérité tout comme son père, l'émir Mouawyia, surnommé 'Sakr Barr Echaâm', le Faucon de Syrie. Pour l'heure, il doit quitter Damas, s' éloigner le plus loin possible d'As-Saffah qui avait mis sa tête à prix fort.
Pourquoi pas l'Andalousie ? Après avoir réuni sous son sceptre tout le monde musulman, la dynastie omeyyade, détrônée par les Abbassides, renaîtra en Espagne. A Séville ou Cordoue. En Andalousie, il lui reste encore de solides amitiés. Son périple sera long et périlleux.
D'alexandrie où il subjuguera et galvanisera les foules par son talent d'orateur, l'émir et ses fidèles compagnons dont Badr, l'esclave affranchi par son père, probablement d'origine arménienne, suivirent la côte méditerranéenne jusqu'à Hadhramaout (Sousse) pour finalement rejoindre Al-Qayrawan où l'amour l'attendait. Néjia… La salvatrice aux yeux verts en amande, trouva son nom trop long, décida de l'appeler " Rahma ", comme aimait à le faire la propre mère du prince, d'origine berbère également, blonde aux longs cheveux clairs et aux yeux d'un bleu éclatant. Etrange coïncidence ! Elle sera la femme de sa vie.
" Par un beau matin, alors que le soleil venait à peine de se lever derrière la majestueuse paroi aérienne du Djebel Mornag, la caravane s'ébrala lentement en direction de l'Ouest… " Fès, Chaouen, située presque à égale distance entre l'océan Atlantique et la Méditerranée, face à l'Andalousie où la guerre civile faisait rage, où le clivage entre Arabes et Berbères s'élargissait de jour en jour,.
Première étape, Torrox dont il prit possession sans effusion de sang : " Fier sur son cheval blanc, Abd-al-Rahman goûtait pour la première fois à l'ivresse du pouvoir. C'était sa première pierre d'un édifice qu'il espérait avoir un jour imposant, grandiose ".
Dans la foulée il matera toutes les révoltes, tous les opposants, Youssef al-Fehri, à la tête de Cordoue, Somaïl Ibn hatem, le chef des Qaysis en Andalousie, Syrien et ennemi juré des Berbères, les Kharijites, les Chiites… Le gouverneur de Saragosse, Soulayman Ibn Yakdhan al-Kalbi, Jaâfar al-Mansour, demi-frère d'As Saffah, et même le jeune Charles 1er , roi de Neustrie, allié de ces deux derniers,
" Alliance impie qui n'était pas dans les traditions et les mœurs des Arabes… ", mais que ne ferait-on pas pour que l'Andalousie retourne dans le giron des Abbassides !
Abd-al-Rahman déjouera tous ces plans, remportera toutes les batailles et lorsqu'il mourut à l'âge de 60 ans à Cordoue, dans son palais d'Al-zahira, construit en souvenir de celui que son grand-père Hichem fit édifier jadis à Damas, il fut pleuré par tout un peuple.
Sa mission sur terre ne portait-elle pas en elle " l'espoir d'une nation forte parce qu'homogène, unie non pas par la religion imposée par la force aveugle, mais par la tolérance, l'amour du prochain, le respect mutuel et le droit à la différence. " ?
En remontant le temps, en nous offrant un retour en arrière saisissant, Rafik Darragi prouve, une fois de plus, que le roman historique réussi est celui où l'auteur a su reconstituer avec vérité un moment du passé. Tentative délicate, en effet, que de ressusciter cette " figure peu connue, au destin si extraordinaire, celle de ce héros, Abd-al-Rahman 1er, le Faucon d'Espagne, dit le Conquérant, fondateur en l'an 756 de la puissante dynastie des Omeyyades en Andalousie …"
Mounira Aouadi, La Presse de Tunisie, du 21 avril 03
Extrait :
" Affublé d'un long voile noir qui lui tombait jusqu'aux pieds, Abd al-Rahman avait chevauché des heures durant, en silence. Il n'avait aucune idée quant à la destination finale, mais il se sentait en confiance et se contentait de suivre Badr et ses deux amis. Le petit groupe avait finalement mis pied-à-terre devant ce refuge de chasse, perché sur une colline escarpée, pour se restaurer et prendre quelque repos. De toute évidence, ils n'avaient aucun poursuivant à leurs trousses ; les sbires du cruel Es-Saffah étaient sûrement plus soucieux de faire main basse sur la ville et ses trésors que de rechercher un jeune homme d'une vingtaine d'années, aux longs cheveux roux et aux yeux bleus. Badr et ses compagnons avaient aperçu, dans leur fuite, plusieurs demeures somptueuses pillées, totalement saccagées, d'autres brûler, pendant que des soldats en sortaient à la hâte, les bras lourdement chargés de sacs.
Badr était même convaincu que ces soldats ignoraient les raisons qui avaient poussé leurs chefs à mettre à prix la tête du prince. Seules quelques personnes devaient savoir qu'il s'agissait d'Abd al-Rahman, petit-fils du défunt grand calife Hicham, et désormais seul héritier du califat. En effet son oncle, le preux commandeur des croyants, le calife Marwan Abou Abdelmalek Ibn Mohamed, dit Marwan II, venait d'être cruellement abattu en Egypte ; il s'y était réfugié après sa défaite à Mossoul, en Irak, contre les troupes abbassides d'Abdallah Ibn Ali, le chi'ite, tristement dénommé Es-Saffah pour sa terrible cruauté. Mais après cette victoire, les Abbassides ne lâchèrent pas prise. Salah, le frère aîné d'Abdallah, rejoignit le malheureux Marwan à Boussir, en Egypte, et là, à l'issue d'une bataille acharnée, il le tua, le décapita et envoya le trophée sanglant à Abdallah.
D' après les rumeurs parvenues aux oreilles de Badr, l'émir Abdallah voyant un chat sauter sur la tête sanguinolente de Marwan et en arracher la langue, s'était exclamé :
- Quand bien même la vie ne m'offrirait rien d'autre, je me réjouirai toujours de ce seul spectacle.
Ce personnage cruel, ce sanguinaire, règne aujourd'hui sur Damas, pensa Badr, avec un frisson de dégoût. La violence, sous toutes ses formes, le répugnait, surtout depuis son séjour mouvementé en Andalousie ; les horreurs auxquelles il avait assisté, les bûchers, les décapitations, les tortures, l'avaient profondément révolté. Il aurait voulu s'y résigner, souscrire à la légitimité de certaines contraintes et agressions, en tirer son propre code de conduite, mais en vain. Il était incapable à s'accoutumer à cette violence aveugle qui l'entourait de toutes parts, même celle que les califes prétendaient inévitable parce qu'elle était au service d'un bien supérieur qu'il importait d'accepter sans discussion ni murmure. Mais comment admettre cette sauvagerie d'Es-Saffah ? Au nom de qui ? De quoi ? La foi exigeait-elle de telles exactions ? (Chapitre I)
2- Egilona, La Dernière reine des Wisigoths (Editions L’Harmattan, Paris, 2002)
La critique de la presse à propos de ce livre
" Celle qui aimait Eschyle et Aristophane "
" … Au commencement du VIIe siècle , ayant attisé l'hostilité des évêques et de l'aristocratie, la trahison du comte Julien ouvrit la péninsule aux Arabes et la bataille de Xérés(711) fit de leur royaume une province arabe. C'en était fini des Wisigoths ! Rafik Darragi dans Egilona, la dernière reine des Wisigoths en a décidé autrement.
…Egilona, la dernière reine des Wisigoths, épouse de Roderick,
" Dernier rempart contre les Arabes ", mais dont les écarts de conduite sonnèrent le glas de leurs espérances, devint celle de l'émir Abd-el-Aziz, fils de Muça Ibn Nûçaïr, dont le propre père, Nûçaïr, était chrétien : " Il lisait tranquillement le Nouveau Testament dans la petite église de Ayn al-Tamr lorsque les troupes de Khalid Ibn al Walid firent irruption et l'emmenèrent prisonnier. "
Un amour né dans la haine pourra-t-il s'épanouir et survivre à toutes les trahisons, toutes les secousses d'un monde en changement ? Pourra-t-on se fier à une reine catholique devenue princesse musulmane et qui, même si elle appréciait la délicatesse, la politesse, l'extrême raffinement des Arabes, n'en nourrissait pas moins une rancoeur tenace envers ceux qui avaient décapité le père de ses enfants et envoyé la tête, embaumée dans du camphre, au calife à Damas ?
Quelle est donc cette tendresse que nous avons brusquement pour elle ? Egilona est une femme avisée et décidée et cela nous plaît, " femme guerrière qui se targuait, du temps où elle était toute puissante, d'être une nouvelle amazone, une seconde Deborah, n'hésitant pas à prendre les armes contre les envahisseurs arabes ", une femme cultivée qui lisait Les Guêpes d'Aristophane - critique de la justice athénienne - et Les Perses d'Eschyle pour sa modération qui est le fondement même de la morale athénienne.
Etait-elle réellement d'origine berbère, de " la tribu des Baranîs installés au maroc, dans le Rharb, la riche vallée du bas Sébou ? Devait-elle épouser un prince de Tunis ", celle qui, inconsciemment, ne veut pas répudier son passé ?
Poignante Egilona qui se revoit enfant en compagnie de sœur Mathilde, puis séduisante et bafouée par le beau Roderick, veuve ensuite et tout de noir vêtue, se prosternant devant Muça Ibn Nûçaïr, pendant qu'elle résumait à son prince arabe Les Perses d'Eschyle qui lui servait de prétexte à d'énormes discussions où tout déferle, la politique, les religions, les croyances…Permettant du coup, à Darragi et, par ricochet, au lecteur, de revisiter le passé et de retrouver des parfums oubliés.
Tarîk Ibn Ziyad, le valeureux combattant berbère avait-il dérobé la table de Salomon, l'Arche des Evangiles ? Etait-il cet homme cynique, cet intrigant qui provoqua la perte de Mûça Ibn Nûçaïr ? Quelle est la part du vrai et du faux dans ce roman historique aux nombreux rebondissements ? Celle que tout le peuple récuse, " Arabes, Chrétiens ou Juifs, tous redoutaient Egilona ", avait-elle comploté et pris part à la fin tragique d'Abd-el-Aziz ? Dans l'oubli de soi-même, prisonnière de son destin, sans échappatoire, aurait-elle définitivement scellé son sort à celui de son prince ? Le meilleur ami d'Abd-el-Aziz, H'abib Ibn Abî Ubaîd al-Fehri, avait-il, sur ordre du calife, exécuté la sentence ? N'était-il pas amoureux fou d'Egilona ? Oscillera-t-il longtemps entre le 'makrûh', " ce mal redouté " et le 'matlub', " ce bien recherché " ?
Vous saurez tout en lisant ce roman palpitant, plein d'enseignements, qui titille des souvenirs lointains. Vite, nos livres d'histoire.
Mounira Aouadi, La Presse de Tunisie du 18/11/02
Extrait
- L'histoire des Perses commence le jour où Zeus accorde à Médos le droit de régner sur toute l'Asie nourricière.
- Zeus ? C'est qui déjà ?
Egilona leva la tête et regarda 'Abd al-'Azîz, l'air étonné.
- Oh, ! Tu exagères ; je te l'ai déjà dit ! Je t'ai bien parlé hier de la mythologie grecque, l'histoire des dieux grecs. Tu ne t'en souviens plus ?
-Si, si, je me souviens maintenant de ce nom. Je me rappelle surtout de …Aphro... Oui.... Aphrodite, la belle déesse.
- Oui, je vois…
Un sourire malicieux sur les lèvres, 'Abd al-'Azîz reprit :
-Si Zeus est grec, comme tu dis, pourquoi est-il le Dieu des Perses ? Ta pièce parle des Grecs ou des Perses ?
-C'est la même chose, puisque c'est un Grec, Eschyle, qui a écrit la pièce. Tu veux que je te continue cette histoire, oui ou non ?
-Mais bien sûr ; je t'écoute. Je voulais comprendre, c'est tout.
Rassurée, la jeune femme lui fit un beau sourire ; d'un geste gracieux, elle posa son coude sur un petit oreiller en soie rouge, releva ses beaux cheveux noirs en arrière, et d'une voix douce, reprit son histoire :
- Médos devient ainsi le premier chef du peuple en armes. A sa mort, son fils prend la relève.
-Il s'appelle comment ?
-Qui ? Le fils de Médos ? Je ne sais pas. Il n'est pas mentionné ici.
D'un geste fébrile, la jeune femme feuilleta quelques parchemins éparpillés autour d'elle, sur le lit.
-Non, je ne trouve rien… Je continue quand même …Les Perses eurent ensuite Kyros. Il fut un roi très populaire, un héros pacificateur, béni des dieux pour sa sagesse.
- Ces gens étaient des païens. Il n'y a qu'un seul dieu .
- Tu crois vraiment que je l'ignore ? Laisse-moi continuer, veux-tu ?
'Abd al-'Azîz sourit. Sa jeune femme, apparemment, commençait à perdre patience. Il décida de faire un effort pour se concentrer et ne plus l'interrompre. Il n'était pas venu, après tout, en pleine matinée, dans ce petit boudoir si douillet pour discuter de l'histoire des Perses ou des Grecs, mais bien pour se détendre auprès d'elle, écouter son gazouillis joyeux, la contempler à loisir. Il aimait tant la regarder, en silence, immobile. Les affaires de l'état attendront un peu.
-Le fils de Kyros devient, après la mort de son père, le quatrième chef de l'armée. Lui non plus, je ne connais pas son nom, mais passons… Son fils s'appelait Mardis ; il fut tué et remplacé par Artaphrénès.
-Arta… Comment ? Excuse-moi ; ils sont tellement étranges, ces noms !
-Artaphrénès... C'est vrai, c'est difficile à retenir. Mais, vois-tu, il s'agit d'un autre pays, d'une autre civilisation tout à fait différente de la tienne. Cette liste est fastidieuse, mais elle est nécessaire ; chaque roi avait son propre caractère, sa propre conception du pouvoir ; en les comparant, le lecteur peut saisir les différences, les nuances... Avoir son idée sur le personnage... Je te disais donc…Après Artaphrénès, vient ensuite Darios. Celui-là était célèbre parce qu'il avait entrepris d'innombrables campagnes militaires… Remarque, son nom est plus facile à retenir.
Egilona demeura un instant songeuse, puis sans regarder le jeune homme allongé devant elle et qui l'écoutait maintenant sagement, elle murmura, presque à elle-même :
-L'issue de ces guerres n'était pas toujours heureuse. Darios avait fait souffrir son peuple pour une gloire éphémère, tout à fait personnelle. C'est stupide, non ?
Après un silence, et constatant qu'elle ne recevait pas de réponse, elle releva la tête. 'Abd al-'Azîz avait mis un coussin sur son visage ; seule émergeaient ses cheveux abondants et bouclés.
-Tu m'entends ?
-Bien sûr ! Continue !
Le ton anormalement sec, incisif, la surprit. Certes, elle savait fort bien que le jeune émir n'avait pas le tempérament fougueux d'un guerrier ; il lui avait déjà avoué ne pas aimer la guerre ; mais pourquoi refusait-il d'en discuter ?
Quelque peu décontenancée, elle reprit son histoire d'une voix haute et rapide comme si elle craignait, cette fois, d'être interrompue:
- Néanmoins, il laisse à sa mort un vaste empire à son fils, Xerxès. Ce dernier, poussé par les sarcasmes de certaines personnes mal intentionnées qui lui reprochent son pacifisme, tente d'égaler les prouesses guerrières de son père. Mais Xerxès offense les dieux par son audace ; il envahit la terre grecque, dépouille les statues des dieux, incendie les temples et les images divines. Zeus, en dieu vengeur, le punit. Prise au piège, la formidable armée de Xerxès est complètement anéantie; la débâcle inattendue de l'armée navale a perdu l'armée de terre... Eschyle escamote ici les détails de cette bataille…Il n'était pas le grand stratège…Ses préoccupations étaient autres… En fuite, Xerxès, rempli de douleur, se retourne contre lui-même et déchire ses vêtements royaux.
Egilona s'arrêta de parler et fixa 'Abd al-'Azîz :
- Voilà brièvement l'histoire des rois perses; elle est bien triste, n'est- ce - pas ?
L'émir lui esquissa un léger sourire et hocha la tête. Il ne voulait pas parler, afin de ne pas rompre le charme de ce beau moment; car il se rendait compte qu'il était bel et bien sous le charme de cette femme. Il aimait cette voix mélodieuse et douce qui résonnait comme une musique céleste à ses oreilles. Pourtant cette histoire des Perses commençait à lui déplaire ; un instant il soupçonna Egilona d'avoir une idée derrière la tête. Pourquoi, de toutes les pièces d'Eschyle avait-elle choisi Les Perses ? Elle est si tragique, cette histoire! Une kyrielle de victoires et de défaites, du sang, des hécatombes. Cherchait-elle à établir une comparaison avec l'histoire des Arabes pour l'intimider ? 'Abd al-'Azîz préféra se taire et garder une attitude prudente.
-Mais la pièce est tout autre, reprit Egilona sans le regarder, l'auteur a son idée là-dessus ; il n'ignore pas que les dieux grecs ont leur propre déesse de la guerre, Minerve, et c'est pour cela, précisément, qu'il n'insiste que sur les conséquences désastreuses des conflits militaires : les morts, les souffrances et les lamentations. En tant qu'écrivain, il se doit de traiter les préoccupations collectives de l'heure. II veut dissuader les gens de s'entre-tuer. C'est évident. Vous, les nouveaux maîtres de ce pays, vous serez bien inspirés de suivre ses conseils.
-Ah ! Pourquoi donc ?
-Vous êtes en perpétuel état de guerre.
-C'est exact ; nous sommes toujours en état de guerre. Tu as raison. Remarque, je n'ai pas manqué de faire le lien avec ton histoire. Tu as voulu me la lire pour cela ?
Egilona le regarda l'air amusé puis hocha la tête.
-Non, sincèrement ; j'aime Eschyle ; c'est une pure coïncidence.
- Maintenant que tu es ma femme, il ne faut surtout pas que tu te trompes sur les raisons qui nous poussent, nous, à la guerre. Ce n'est pas par esprit de conquête ; pour la gloire et les honneurs, tu le sais.
-C'est là le nœud du problème. Tout le monde a ses raisons.
-La guerre sainte est une injonction divine.
-Néanmoins, je pense que toute guerre dépend toujours d'une appréciation personnelle du droit.
-N'a-t-on pas le droit de se défendre, de défendre sa vie, sa foi, sa fortune, son pays ?
- Si, mais cela reste très subjectif, à mon avis.
- N'as-tu pas été toi-même une femme guerrière, rompue au maniement des armes ?
-Oui, comme tout un chacun ; j'étais alors profondément imprégnée par l'enseignement de l'Eglise.
- C'est bizarre ; je n'arrive pas à t'imaginer habillée en amazone, appelant les femmes à s'entraîner au maniement des armes, et parcourant inlassablement le pays pour nous bouter dehors !
- En tout cas, il me semble qu'il y a de cela une éternité. J'étais
jeune, si idéaliste !
J'ignorais tout de la vie. La première fois où je m'étais déguisée en amazone, c'était par dépit ou , si tu veux, par provocation. J'avais lu, quelques jours auparavant ...
Egilona s'arrêta et esquissa un large sourire :
-C'était... Eschyle, oui, toujours lui... Il disait que l'amazone était " l'ennemie des hommes ". Or, à cette époque-là, Roderick me trompait honteusement ; j'étais la risée du royaume et je cherchais désespérément un moyen de me venger ; et comme je ne savais pas comment lui faire payer les humiliations qu'il me faisait subir, j'avais tout naturellement songé à me déguiser en amazone pour lui signifier mon mépris ; puis, peu à peu, je m'étais prise au jeu. Le rôle était fascinant ! Je m'étais documentée sur le sujet et j'appris que selon la mythologie grecque, le père des amazones était Arès, le dieu féroce de la guerre et leur mère la douce Harmonie.
-C'est pour cela que l'amazone fascine et terrorise à la fois !
- Oui, la légende raconte que le fameux Achille, après avoir blessé à mort la reine des amazones, Penthésiléa, pleura de tristesse à la vue de la belle chevelure et des beaux traits - jusqu'alors cachés par le casque- de cette reine guerrière.
-Tu étais devenue une amazone à cause de tes longs cheveux?
-Ne te moque pas de moi, veux-tu ! J'aimais monter à cheval ; et c'était plus pratique de porter des vêtements masculins. Et puis, vous êtes venus...
-Tu as voulu nous combattre !
- Je voulais alors imiter la prophétesse Déborah qui délivra Israël du joug des Cananéens. D'ailleurs, je ne minimise pas mes responsabilités. Après la défaite et la disparition de Roderick, j'avais cru que mon heure avait sonné. Je m'attendais à une mort certaine, mais, vois-tu, c'était alors la panique générale. Tout le monde a été pris de court ; dans les églises, durant les sermons, on tentait de justifier la guerre par tous les moyens, à tout bout de champ ; je me souviens que l'évêque de Tolède ne faisait que répéter la phrase de Saint Augustin : " Si Dieu, par une prescription spéciale, ordonne de tuer, l'homicide devient une vertu. "
-'Prescription spéciale' ? Comment le savoir ?
-Je ne sais pas... C'est l'art de la dialectique, je suppose.
-Avoue que c'est vague...'Si Dieu par une prescription spéciale ordonne de tuer, l'homicide devient une vertu... Tout est dit ... Et pourtant rien n'est dit. Comment faire pour reconnaître cette prescription sans se tromper ? Attendre un miracle ? C'est l'exemple typique de la langue de bois ; parler pour ne rien dire ou ... Non... Parler pour... Comment dirais-je. ?.. Pour noyer le poisson dans l'eau.
- Il voulait justifier la guerre de religion, tout simplement ; la logique importe peu.
-Nous, Arabes, nous préférons l'appellation 'guerre sainte', car elle est la cause sacrée par excellence. Et contrairement à ce que pense cet auteur grec Eschyle, que tu apprécies tant, elle n'est pas amorale. Nos places fortes, nos ribats sont des forteresses, mais aussi des retraites spirituelles car nos soldats ne sont pas des hordes sauvages sans foi ni loi, comme nos ennemis les imaginent. Quand ils ne sont pas sur le champ de bataille, ils sont en prière ou en méditation. Il n'en déplaise à ton auteur, pour nous, la guerre sainte est toujours bénie par Dieu le Tout-Puissant, et par là même, justifiée envers et contre tout.
-Tiens, tiens…Tu t'enflammes... Tu défends si bien la guerre ! Je ne te savais pas si belliqueux !
-Comme tout bon musulman, je suis un ardent défenseur de la guerre sainte. Dans le Coran il est précisé que Dieu accorde sa grâce à ceux qui ont combattu pour la foi ,mais je suis loin d'être moi-même belliqueux. D'ailleurs, comme tu le constates, je n'ai pas mené une seule expédition militaire depuis que j'ai foulé le sol andalous. Et pourtant tous mes conseillers me pressent de le faire. Lorsque j'étais à Qaïrawân, c'était toujours mon père ou ses généraux qui partaient guerroyer. Moi, je vis confiné dans ce palais, en adoration devant toi.
-Je ne te vois pas souvent, pourtant !
-Tu sais pourquoi. J'ai toujours quelqu'un à recevoir, des messages à lire, des ordres à donner...
-Il n'empêche, pour en revenir à la guerre, qu'elle sert énormément le Pouvoir. Tu dois l'admettre, toi l'autorité suprême de cette immense contrée. Je sais, par expérience, qu'elle permet la mainmise totale sur le pays en mobilisant toutes les ressources, toutes les énergies ; elle justifie les impôts et les dépenses.
- Mais attention, ce que tu dis là n'est vrai que jusqu'à un certain point seulement. Tu vois, la guerre a été fatale à Roderick. Il croyait sûrement que la guerre contre nous mettrait fin à la discorde entretenue par Witiza, et créerait l'unité du pays.
-Oui, tu as raison. Il pensait que la guerre contre vous mettrait fin à la voix de la discorde ; l'heure, disait-il, était à l'unité sacrée face à l'ennemi de Dieu. Je vois que la guerre joue parfois d'étranges tours à ceux qui n'y prennent pas garde.
-Remarque, ceux qui la critiquent, et ils sont nombreux, pensent souvent qu'elle est un fléau de Dieu, ou , comme l'a si bien dit un sage, un huissier envoyé par le Ciel, destiné à suppléer la justice royale, à châtier les criminels qui échappent à son bras. Paradoxalement, il semble bien que seule la guerre garantit le cours normal de la société.
-Moi je pense que c'est la paix, plutôt ; l'état de l'homme est la paix. La guerre ne peut être une fin.
-Je te le concède, l'état de l'homme est la paix, la paix universelle ; il n'en demeure pas moins vrai que la guerre peut devenir juste si le but ultime
est d'imposer la vertu et la loi divine. C'est notre démarche, à nous; notre justification de la guerre sainte.
Egilona ne répondit pas ; elle savait que le terrain de la guerre et ses implications religieuses surtout étaient plutôt glissants, des sables mouvants, pleins de traîtrise malgré leur aspects innocents et bucoliques. Elle pensait, elle aussi, avant la défaite de Roderick, que la guerre était sacrée, " que le Ciel protégeait le droit " comme ne cessait de le répéter l'archevêque de Tolède, et pourtant…Qui avait trahi Roderick ? L'évêque Oppas, lui-même, un homme de religion qui a pactisé aujourd'hui avec les musulmans…
" Lorsqu'il s'agit de guerre, la théorie du pouvoir divin est à double tranchant, pensa -t-elle, il suffit qu'un homme d'Eglise assez ambitieux décrète que le roi auquel Dieu a délégué son pouvoir a failli à sa mission sacrée, qu'il n'est plus capable de maintenir la paix et la justice, pour que ce pouvoir lui soit arraché. Pour s'engager dans la guerre, il faut autre chose que le pouvoir mystérieux, invisible, et par conséquent inquantifiable de la religion ; il faut tout simplement que le prince qui décide d'aller en guerre se sente en mesure de s'en sortir victorieux par ses propres moyens; qu'il évalue intelligemment les forces en présence avant de s'aventurer, et qu'il assume pleinement la responsabilité du commandement. En effet, il importe qu'il soit animé de vertu guerrière et d'esprit de conquête, sûr de vaincre et capable de faire croire en sa victoire. Où est Roderick maintenant, lui qui croyait aller à la parade en allant affronter T'arîq ? Un glorieux mort ? L'idéal du prince chrétien ? "
Egilona esquissa un petit sourire ironique. Combien de fois avait-elle voulu faire table rase de tout ce passé ! De tous ces souvenirs ! De tous ces regrets, surtout, qui lui rendaient la vie si amère ! Enfin oublier tout, et ne se préoccuper que de l'instant présent ! Hélas ! Cela lui était impossible ; au-dessus de ses forces : Le passé ne cessait de la tarauder, surgissant, tel un fantôme devant elle à tout bout de champ. Elle soupira et reprit l'histoire des Perses :
- Tu veux que je te la lise ou que je te la résume ? " (Chapitre I)
3- Sophonisbe, La Gloire de Carthage, Editions Séguier Atlantica, Paris, 2004
Critiques de la presse à propos de cet ouvrage
1- Rafik Darragi, Sophonisbe, la gloire de Carthage, roman, Ed. Séguier, Paris, 2005. (1)
Après Le faucon d’Espagne, (2003) et Egilona, la dernière reine des Visigoths (2002 ) Ed. L’Harmattan, deux romans historiques, l’écrivain et universitaire tunisien revient avec un roman consacré à Carthage et la reine Sophonisbe. Les événements historiques de ce roman didactique, selon la volonté de l’auteur, se situent lors des guerres puniques ( 264-146 av. J.-C.) . (Lire la suite)
2- La Presse de Tunisie du et Encres Vagabondes
A Propos de Sophonisbe, La Gloire de Carthage
Rafik DARRAGI, Sophonisbe, la gloire de Carthage
Nous avons tous besoin d'histoires et de l'Histoire, pour nous connaître, pour connaître l'Autre. Mémoire défaillante ou ignorance, mémoires blessées ou urgence de comprendre, se comprendre, le rythme de la phrase romanesque répète autant qu'elle répare, éclaire et crée les images. (Lire la suite)
La Presse du lundi 11 avril 2005
Sophonisbe, la gloire de Carthage - De Rafik Darragi
Le destin sublime d'une femme exceptionnelle Sophonisbe, princesse carthaginoise dont le seul nom évoque la fidélité conjugale et l'amour de la patrie, a longtemps nourri la verve romanesque des écrivains à travers les siècles. (Lire la suite)
Vient de paraître
A paraître
La société de violence dans le théâtre élisabéthain
Auteur: Darragi Rafik
Éditeur: Séguier
Genre: Littérature
Format: 15x21 - 212 pages
ISBN: 2-84049-455-8
Parution: 30/11/2006
date prévisionnelle soumise à changement
* Pour tout produit disponible et livré en France continentale.
Livraison du lundi au vendredi.
Descriptif : L'auteur étudie le rapport de l'homme à la violence à travers les spectacles et notamment le théâtre. Il aborde ce thème en évoquant plus particulièrement le théâtre de Shakespeare et de ses contemporains.
ARTICLES
I-Articles Scientifiques :
1) 'Pouvoir et Légitimité dans Perkin Warbeck, in 'Coriolan: Théâtre et Politique, Service des Publications, Université de Toulouse -Le Mirail, (Série a,- tome 5), Toulouse, 1984.
2) 'Shakespeare et la Femme' in La Presse de Tunisie, Tunis, 21, 28 août & 4,11, septembre 1987 .
3) 'Violence, théâtre et politique dans Richard III in Annales de la Faculté des Lettres de La Manouba (Mélanges), n°28, Tunis, 1988. Publié également dans: Le Tyran: Shakespeare contre Richard III, Collect. STERNE, Presses de l'UFR CLERC Université de Picardie, Amiens, 1990.
4) 'Richard III, Hamlet ou l'Ambiguïté Shakespearienne'in Annales de la Faculté des Lettres de La Manouba, N°27, Tunis, 1988.
5) 'Folie et dramaturgie dans les tragédies de John Webster' in La Folie-Shakespeare et les Arts- Le Tragique, Actes des Congrès 1985,86 et 87, Société Française Shakespeare, Paris, 1989.
6) ' The Woman's Part in Question : The Duchess of Malfi in Trames, Publications de l'Université de Limoges, 1989.
7) 'Le Spectacle : Réflexions sur la violence et le théâtre jacobéen in La Violence dans la littérature et la Pensée Anglaises, CARA 10 ( CentreAixois de Recherches Anglaises), Publications de l'Université d'Aix-en-Provence,1989.
8) 'The Mask and the Sword : Seneca and Ben Jonson' in Annales de l'I.B.L.V. (Institut Bourguiba des Langues Vivantes), N° 1, Tunis, 1989
9) 'Power and Violence in Julius Caesar in Les Annales de 1a Faculté des Lettres de La Manouba, N° 30, Tunis, 19990
10) 'La Violence d'Etat dans Henry IV ' in Henry IV, Milton and Gay : Pouvoir et Harmonie
Cahiers du G.R.E.T.E.S., Université de Lille III, 1990.
11) ' The Ivy and the Princely Trunk: Violence and Patriarchy in The Tempest in -Shakespeare-La Tempête- Etudes Critiques, Actes du Colloque de Besançon (2,3,et 4 décembre 1993); Publications de l'Université de Franche-Comté, Besançon, 1994.
12) 'Le Personnage en question: Jeanne d'Arc dans I Henry VI' in Tudor Theatre-The Problematics.of Text and Character-. Collection THETA, Editions Peter Lang, Berne,1994.
13) 'Othello, ou l'image du Maure'- in L'Echo de la prise de Grenade, Cérès Productions, Tunis , 1994
14 ) 'La Violence et le Sacré dans le Drame Historique de Shakespeare.' In Cahiers de Tunisie N° 166 (1995), Publications de l'Université de Tunis 1.
15) 'The Cross or the Crescent? A Re-estimation of Washington Irving's The Conquest of Granada in Cahiers de
Tunisie- N° 166, (1995), Publications de l'Université de Tunis
16) 'Ben Jonson : 'Le regard juste' in L'Auteur et son public au temps de la Renaissance, Actes du colloque SIRIR ( Société Internationale de Recherches Interdisciplinaires sur la Renaissance), Klincksieck, Paris 1998
17) 'Shakespeare in the Arab World' in Shakespeare Oxford Companion, Oxford University Press, Oxford, 2001
II-Critique artistique & littéraire:
La presse de Tunisie - Lundi 03 avril 06
William Shakespeare et Gérard de Nerval : le théâtre romantique en crise (1830-1848) — Essai de Alice-Clark-Wehinger
Pérennité de Shakespeare
Gilles de village, sauvage ivre, histrion barbare, etc. Qui ne connaît les célèbres anathèmes lancés par Voltaire à l’encontre de Shakespeare? En revanche, combien d’entre nous savent que ce même Voltaire, «tout en condamnant Shakespeare, le plagie»? (Lire la suite)
La presse de Tunisie - Lundi 20 mars 06
Ne t’excuse pas — Recueil de poèmes de Mahmoud Darwich — Traduits de l’arabe par Elias Sanbar
Décentrage
«Mahmoud Darwich a su créer dans l’esprit du lecteur, comme tous les poètes authentiques, une réalité verbale qui perdure indépendamment de la cause ou de l’objet qui l’engendrent.» (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - Jeudi 09 Mars 2006
Vient de Paraître
Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier-dattier, de Mélica Ouennoughi (Ed. L’Harmattan, 374 pages)
L’arbre symbole
Bien que la mémoire de la période calédonienne soit un fait historique à part entière, elle a été rarement au centre des débats publics sur la colonisation en Algérie. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - vendredi 3 mars 06
Beaux-livres
Voyage en Tunisie 1850-1950 de Hafedh Boujmil et Claude Canceil (Nirvana Ed.)
Charmes et mystères de l’Orient tunisien
Nirvana est une jeune et dynamique maison d’édition tunisienne qui compte déjà à son actif plusieurs ouvrages de valeur, dont Sans Contraintes : L’Islam au Féminin, de Jélila Béhi qui obtint le Prix Zoubeïda-Béchir des Etudes féminines 2003, et La Maison sur la colline de feu Hédi Zarrouk, Comar d’or l’an dernier, et dont un hommage lui sera rendu aujourd’hui à l’espace Clairefontaine (voir, par ailleurs, la présentation de cet hommage). (Lire la suite)
La presse de Tunisie - mercredi 1er mars 06
Hôtel de Ville de Paris
Le coup d’éclat de la 12e édition du Maghreb des livres
C’est dans les splendides salons de l’Hôtel de Ville de Paris qu’a eu lieu, samedi et dimanche derniers, la 12e édition du Maghreb des livres, cette manifestation annuelle parisienne devenue au fil des ans, aux dires de ses organisateurs «le plus grand salon du livre sur le Maghreb et l'intégration, sur les deux rives de la Méditerranée. (Lire la suite)
Sur les traces de nos artistes à l’étranger Page culturelle
Fenêtres
L’Espace Europeia est une petite mais coquette galerie près de la Place des Invalides. Les Parisiens ont pu y admirer ces derniers jours les travaux de l’artiste peintre tunisienne Mouna Douf. (Lire la suite)
Sur les traces de nos artistes à l’étranger
Quand la peinture rejoint l’écriture
Nous avons rencontré Dorra Lassoued Ben Bakir pour la première fois, voilà deux ans, lors de sa première exposition à Paris, au centre éducatif tunisien à Aubervilliers, près de Paris. ( Cf. La Presse du 09/9/04). Native de La Marsa, diplômée des Beaux Arts de Tunis, cette jeune artiste peintre réside et travaille en France depuis une dizaine d’années. Elle expose actuellement à l‘Espace Albert Gazier, à Vanves. (Lire la suite)
Romancières algériennes francophones : langue, culture, identité — Essai de Dalila Arezki
Ledilemme
NOUS avons toujours pensé qu’être imprégné d’une double ou triple culture est une richesse extraordinaire. L’ouvrage que Dalila Arezki vient de publier chez Séguier, Romancières algériennes francophones : langue, culture, identité, peut sembler, à première vue, aller dans ce sens. (Lire la suite)
La presse de Tunisie - Lundi 27 Février 2006
Du côté des revues
Migraphonies, revue des littératures et musiques du monde, Poèmes n°5
Catharsis
Comme tous les arts, la poésie a un rôle salutaire dans la vie. En écrivant un poème, en allant au spectacle, en peignant un tableau, l’homme recherche son plaisir, mais également une manière pour s’exprimer ou se défouler, tant notre équilibre psychique dépend de cet instinct mystérieux qui nous pousse à éprouver des besoins et à mobiliser nos émotions. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - Lundi 30 janvier 2006
Sophonisbe, La Gloire de Carthage— Roman de Rafik Darragi
L’arrière-scène de l’histoire
Par Kamel BEN OUANES
Il y a deux manières de procéder à l’écriture du roman historique. D’un côté, on utilise la matière historique comme cadre et ornement pour raconter une histoire, une fable ou une aventure. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - Lundi 23 janvier 2006
Le camp du bandit mauresque Roman de Hubert Haddad
Le déporté du soleil
Par Rafik DARRAGI
Né en 1947 à Tunis, poète, essayiste et romancier, Hubert Haddad est connu également pour avoir fondé et dirigé la revue littéraire, Le Point d’être, où sont publiés des inédits d’Artaud, de Rodanski, de Charles Duits et de Michel Fardoulis-Lagrange. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - Lundi 9 janvier 2006
Aux Etats-Unis d’Afrique — Roman de Abdourahman A. Wabéri
Une voix neuve
Par Rafik DARRAGI
Abdourahman A. Wabéri est un auteur qui s’affirme de jour
en jour. Ecrivain et professeur d'anglais, né à Djibouti en 1965, il vit en Normandie depuis une quinzaine d'années. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - Lundi 19 décembre 2005
Le Monde Anglophone, sous la direction de Marie-Hélène Valentin
Une autre vision
Voilà un ouvrage qui ne s’adresse pas essentiellement aux professeurs et aux étudiants anglophones mais à tous ceux qui désirent élargir leurs connaissances et accéder à d’autres champs disciplinaires. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - Samedi 17 décembre 2005
Sur les traces de nos artistes à l’étranger
« Art et métiers d’art »
A la rue Saint-Jacques, au cœur de Paris, à quelques pas du Panthéon, la coquette galerie Arcima, au nom si évocateur, ne désemplissait pas jeudi dernier. (Lire la suite)
La Presse du Lundi 12 décembre 2005
Friches - Cahiers de poésie verte (n°89)
Défrichage
La 7e édition du Printemps des poètes en France est déjà loin, et pourtant la "fête au poème" se poursuit sans relâche.(Lire la suite)
La Presse du 28/11/05 Littérature
Wellâda - Roman de Rabia Abdessemed
… Et Ibn Zaydoun : qui mesure le temps, ô ma dame…
L'énigme, c'est Wallâda, la célèbre égérie du grand poète Ibn Zaydoun. Certes, nous connaissons tous leur histoire d'amour. (Lire la suite)
La Presse du 21/11/05 Littérature
Demeures de mots et de nuit - Recueil de poésie de Cécile Oumhani
Nocturnes
"La nuit déroule ses longs cheveux sur les chemins et les fleuves. Des hommes et des femmes rêvent ou sont éveillés. (Lire la suite)
La Presse du 31/10/05 Littérature
Petits crimes dans un âge d'abondance - Roman de Matthew Kneale
Ligne de force
Nos lecteurs se souviennent peut-être de Matthew Kneale, ce brillant romancier anglais, établi aujourd'hui en Italie, (Lire la suite)
La Presse du 17 octobre 05
Claude Michel Cluny : des figures et des masques - Essai de Jalel El Gharbi
Un talent protéiforme
Par Rafik DARRAGI - Le nouveau livre de notre collègue et ami, Jalel El Gharbi, Claude Michel Cluny : des figures et des masques, (Lire la suite)
La Presse du 10/10/05 Littérature
Moi, Toutankhamon, reine d'Egypte - Roman de Nabil Naoum (Egypte) - Traduit de l'arabe par Luc Barbulesco
Signe de finitude
La procréation, la fertilité, la maternité, en général, dérange le cours tragique. (Lire la suite)
La Presse du 03/10/05 -Littérature
Au 28, rue de Marseille, Tunis- Roman de Danielle Barcelo Guez
Pèlerinage
Qui n'a jamais un jour souhaité retrouver l'univers ludique de son enfance ? Revivre de vieux souvenirs enfouis précieusement dans les replis de la mémoire ? (Lire la suite)
La Presse de Tunisie - Jeudi 15 septembre 2005
Sur les traces de nos artistes à l'étranger
Ahmed Ben Dhiab ou le talent multiple
Le quêteur d'unité
"On entre dans la voix de ce chanteur comme on entre dans une cathédrale : même majesté, même amplitude, même rythme des colonnes porteuses, même légèreté au sommet de l'espace ouvert soudain éclairé par les anges des vitraux… (Lire la suite)
La Presse - Jeudi 18 Août 2005
Femmes et entreprises en Tunisie De Pierre Noël Denieul
Femmes entrepreneurs : l'aspect exemplaire
Chargé de recherche au Cnrs, Pierre-Noël Denieul connaît bien la Tunisie active. Le livre qu'il vient tout juste de publier aux éditions L'Harmattan, Femmes et entreprises en Tunisie n'est pas sa première étude sur notre pays. Il a déjà écrit, Les entrepreneurs du développement, essai sur l'ethno-industrialisation de Sfax en Tunisie. C'était en 1992. (Lire la suite)
La Presse - Jeudi 18 Août 2005
Sur les traces de nos artistes à l'étranger
Le peintre Ammar Ben Belgacem
Hymne à la joie
Ammar Ben Belgacem n'est pas musicien ; son hymne à la joie c'est sa peinture exclusivement. "Ma peinture, dit-il, est une fenêtre qui donne sur un monde de joie, un paradis de bonheur, un printemps éternel et une innocence totale. " (Lire la suite)
La Presse du Lundi 20 Juin 2005
La plume et le pinceau
Contrairement à ce que l'on pourrait croire au vu de ses écrits, de ses aquarelles, et même de ses éditeurs, Catherine Rossi n'est pas née dans un pays d'Afrique du Nord. Si ses œuvres sont tant imprégnées de soleil, c'est parce qu'elle a toujours aimé sillonner ces pays. (Lire la suite)
La Presse du Jeudi 16 juin
ur les traces de nos artistes à l'étranger
Valoriser notre patrimoine
A l'occasion de cette exposition, nous avons rencontré Leïla Turki qui a bien voulu répondre à nos questions.
Cette exposition est aussi riche que variée… (Lire la suite)
La Presse du Jeudi 16 juin
Patrimoine et créativité
Un symposium sur le thème "La femme arabe entre Orient et Occident" s'est tenu à Paris les 8 et 9 juin courant au siège de l'Unesco. Organisé par la Division des politiques culturelles et du dialogue interculturel en coopération avec le Groupe Arabe auprès de l'Unesco, il a réuni plusieurs spécialistes et responsables politiques, consolidant ainsi davantage la reconnaissance du rôle des femmes dans la culture et le développement de la région arabe. (Lire la suite)
La Presse du lundi 6 juin 2005
Questionnement
Si la littérature est, comme on le dit souvent, un chemin de connaissance, elle le doit surtout aux questions et non aux réponses. Pour preuve cette admirable étude de Rachida Saïgh Bousta, Romancières marocaines-Epreuves d'écriture qui vient de paraître aux Editions L'Harmatan. (Lire la suite)
Culture
La Presse de Tunisie - Lundi 23 Mai 2005
Un cri du cœur
"Pour nous, fonder et animer une revue implique le fait d'aimer le monde et les êtres qui le peuplent", ces paroles de Patrick Navaï, le dynamique directeur de la revue Migraphonies, me sont revenues à la lecture du nouveau numéro de la Revue des femmes en Méditerranée, Etoiles d'Encre. (Lire la suite)
La Presse - mardi 18 mai 2005
Arts plastiques
Sur les traces de nos artistes à l'étranger
Mongi Kliti, le surréaliste de l'instantané
Mongi Kliti, le photographe artistique tunisien établi à Paris, fait de nouveau parler de lui (cf. La Presse du 2 septembre 04 ). Depuis le 28 avril (et jusqu'au 18 mai), quatre de ses photographies ornent le grand hall d'exposition du Salon d'art contemporain de Montrouge. Elles font partie des quelques œuvres -110 exactement - retenues sur 600 reçues sous forme de candidatures spontanées. (Lire la suite)
La Presse - lundi 9 mai 2005
Littérature
Surtout ne te retourne pas - Roman de Maïssa Bey
Le passé définitif
Par Rafik DARRAGI - Maïssa Bey, de son vrai nom, Samia Benameur, est née en1950, en Algérie, à Ksar-el-Boukhari, ville des Hauts Plateaux. Elle est actuellement conseillère pédagogique à Sidi Bel Abbes. Maïssa Bey a publié plusieurs études et romans, dont Nouvelles d'Algérie qui obtint en 1998 le grand prix de la Nouvelle de la Société des gens de lettres, Cette fille-là (2001), qui obtint lui aussi un prix (Marguerite-Audoux), Entendez-vous dans les montagnes… (Lire la suite)
La Presse de Tunisie 18 Avril 2005 & AllAfrica.com le 19 Avril 2005
Littérature
Des nouvelles d'Algérie (1974-2004)
Allégories
Par Rafik DARRAGI - Qu'elle soit cataloguée "nouvelle-histoire" ou "nouvelle-instant", la nouvelle reste un genre littéraire toujours en vogue. Souvent affublée d'un titre racoleur - un "apéritif", dit Barthes -, elle continue à séduire un grand nombre d'écrivains. (Lire la suite)
La Presse - lundi 11 avril 2005
Littérature
Incursions
Native de Djerba, mais résidant actuellement à Tunis, Aroussia Nalouti a commencé à écrire dans les années soixant-dix. Al Bu'd al-khamis, (La 5e Dimension), un recueil de nouvelles, fut publié en 1975, suivi de 2 livres pour enfants : Juha (1976) et Bisbas (1982), puis de deux romans : Maratij en 1985 et Tamâss en 1995. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie du et Encres Vagabondes
A Propos de Sophonisbe, La Gloire de Carthage
Rafik DARRAGI, Sophonisbe, la gloire de Carthage
Nous avons tous besoin d'histoires et de l'Histoire, pour nous connaître, pour connaître l'Autre. Mémoire défaillante ou ignorance, mémoires blessées ou urgence de comprendre, se comprendre, le rythme de la phrase romanesque répète autant qu'elle répare, éclaire et crée les images. (Lire la suite)
La Presse du lundi 11 avril 2005
Sophonisbe, la gloire de Carthage - De Rafik Darragi
Le destin sublime d'une femme exceptionnelle Sophonisbe, princesse carthaginoise dont le seul nom évoque la fidélité conjugale et l'amour de la patrie, a longtemps nourri la verve romanesque des écrivains à travers les siècles. (Lire la suite)
La Presse - Lundi 21 Mars 2005
Littérature
Le théâtre et le prince - De Robert Abirached
L'âge de raison
Par Rafik DARRAGI _ Ancien directeur du Théâtre et des Spectacles au ministère français de la Culture de 1981 à 1988, professeur émérite à l'université Paris-X-Nanterre, Robert Abirached est l'auteur de plusieurs essais sur l'esthétique théâtrale et l'histoire du théâtre public. Son livre, Le Théâtre et le Prince, publié en 1992 aux Editions Plon, vient d'être réédité par les Editions Actes Sud, sous forme d'un diptyque. (Lire la suite)
La Presse - Lundi 14 Mars 2005
Littérature
Etat de siège - Poème de Mahmoud Darwich, traduit de l'arabe par Elias Sambar, photographies d'Olivier Thébaud - Palestine! de Jean-Pierre Millecam
L'enfant de l'absence
Par Rafik DARRAGI _ Parlant de la phénoménologie des structures affectives, Pierre Bourdieu affirmait, dans son célèbre ouvrage Les Règles de l'art : genèse et structure du champ littéraire, que la singularité d'une œuvre, cet "amour sensible" qui la distingue, "peut s'accomplir dans une sorte "d'amor intellectualis rei", assimilation de l'objet au sujet, et immersion du sujet dans l'objet, soumission active à la nécessité singulière de l'objet littéraire." (Lire la suite)
La Presse - Jeudi 3 Mars 2005
Sur les traces de nos artistes à l'étranger
Abderrazak Hamouda ou le peintre des aphorismes
Art emblématique par excellence, art sacré des musulmans la calligraphie est aussi un art profondément humaniste dans la mesure où elle procure à l'individu, celui qui s'y adonne comme celui qui la contemple, sa pleine réalisation. De tous les arts plastiques, c'est elle qui confère le mieux à la vie son sens le plus noble, le plus élevé. (Lire la suite)
La Presse de Tunisie (27/02/05)
Mythes et réalités
Le Maghreb des Livres est une manifestation annuelle parisienne qui vise, on le sait, 'à mettre en valeur les livres écrits dans les douze derniers mois sur le Maghreb et sur les populations qui y ont leurs racines.' Cette année, c'est la Tunisie justement, qui est à l'honneur. Après avoir gravi l'imposant escalier qui mène aux Salons de l'Hôtel de Ville où se déroule cette manifestation, rares sont cependant les visiteurs qui ne s'arrêtent pas, intrigués, juste à l'entrée, dans l'immense vestibule. (Lire la suite)
La Presse (Tunis) 21 Février 2005
Les 1.001 Nuits et l'imaginaire du XXe siècle
Par Rafik DARRAGI _ Récits sans âge aux origines nombreuses, les contes des Mille et Une Nuits ont donné lieu, on le devine, à d'innombrables spéculations. Véritable trésor dont la signification déborde le cadre étroit normalement assigné aux livres de contes classiques, ils constituent aujourd'hui, malgré leur connotation juvénile, un apport inestimable à l'imaginaire collectif de l'humanité tout entière. (Lire la suite)
La Presse - Mardi 8 Février 2005
Présence des Arts
La mairie du 4e arrondissement de Paris expose les "Peintres de Tunisie de 1900 à 1960"
Les passeurs de mémoire
Illustrant l'œuvre que le photographe Carlos Freire a consacrée l'année dernière à la cité d'Alep, le poète Adonis écrivait :
"Comment vas-tu donc affronter cette ville, Alep, aux sept mille années de mémoire ?", m'ont demandé les pierres calcaires, blanches, jaunes ou noires, tandis que je les découvrais sous forme de façades, d'arcades ou de colonnes… (Lire la suite)
La Presse - Lundi 7 Février 2005
Actes des XXes Assises de la traduction littéraire - Arles (Bouches-du-Rhône) 7-9 novembre 2003
La culture de l'avenir
Elle est décidément dans l'air du temps. Il est beaucoup question de la littérature arabe ces jours-ci, même dans les actes des XXe Assises de la traduction littéraire, qui viennent d'être publiés aux Editions Atlas/Actes Sud. Tenues à Arles (Bouches-du-Rhône) du 7 au 9 novembre 2003, ces Assises avaient donné lieu à de multiples conférences et tables rondes autour du thème "Méditerranées". (Lire la suite)
La Presse - Lundi 7 Février 2005
Rencontre avec l'auteur de Une journée à Palerme
Majid Al Houssi : l'homme des deux rives
Par Rafik DARRAGI - Avec son bouc grisonnant et son costume gris à veste croisée, Majid Al Houssi semblait sortir tout droit d'un film de Visconti.
Faut-il s'en étonner ? Majid Al Houssi est actuellement titulaire de la chaire de linguistique française à l'Université Ca' Foscari de Venise.(Lire la suite)
La Presse _ Lundi 31 Janvier 2005
Du côté des revues
Migraphonies, revue des littératures et musiques du monde, n°4
Appel
"La terre est ma patrie et l'humanité ma famille" (Gibran)
Par Rafik DARRAGI
Ainsi commence l'éditorial du n°4 de Migraphonies sous la plume de son directeur Patrick Navaï. La Presse a déjà eu l'occasion de présenter les deux premiers numéros de cette revue en janvier 2003. (Lire la suite)
La Presse - Lundi 24 Janvier 2005
Interview
Cécile Oumhani ou le désir de communion
Cécile Oumhani est une figure bien connue en Tunisie. Un long séjour effectué dans les années soixante-dix lui a permis de tisser des liens indéfectibles avec ce pays. Elle y revient régulièrement soit pour donner des conférences à Tunis, à Kairouan ou à Sfax, soit tout simplement pour se retremper dans le milieu familial de son époux, originaire de Béni-Khalled. (Lire la suite)
Littérature:
La Presse - Lundi 17 Janvier 2005
Verre cassé - Roman de Alain Mabanckou
Une autre réalité africaine
Par Rafik DARRAGI - "Disons que le patron du bar 'Le crédit a voyagé' m'a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l'histoire d'un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu'on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre, faut donc pas plaisanter avec le patron parce qu'il prend tout au premier degré". (Lire la suite)
Littérature:
La Presse - Lundi 10 Janvier 2005
Cauchemar nippon -Roman de Matthew Kneale - Traduit de l'anglais par Oristelle Bonis
Un autre registre
Par Rafik DARRAGI - Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Cauchemar nippon, le nouveau roman de Matthew Kneale, qui vient de paraître aux Editions Belfond, n'exhibe aucune ressemblance avec les précédents ouvrages de ce brillant romancier anglais, établi aujourd'hui en Italie. (Lire la suite)
La Presse - Dimanche 2 Janvier 2005
Sur les traces de nos artistes à l'étranger
Safia Bouchrara ou l'art de la création multiculturelle
Les métiers d'art, leurs techniques, leurs écoles, leur évolution, aujourd'hui, ne se comptent plus. Dans un récent ouvrage, intitulé Le geste et la parole des métiers d'art (Editions Le Cherche-Midi), les auteurs, Renaud Detreil et Erik Orsenna, ont recensé plus de 217 spécialités comme le mosaïste, le plumassier, l'éventailliste ou encore le gnomiste. (Lire la suite)
Rédigé le 09/02/2007 à 19:12 | Lien permanent | Commentaires (2)
Littérature
( lundi 28 novembre 05)
Wellâda — Roman de Rabia Abdessemed
… Et Ibn Zaydoun : qui mesure le temps, ô ma dame…
Par Rafik DARRAGI
L’énigme, c’est Wallâda, la célèbre égérie du grand poète Ibn Zaydoun. Certes, nous connaissons tous leur histoire d’amour. Elle se situe en Andalousie, au XIe siècle, à l’époque où la civilisation hispano-arabe était à son apogée. En revanche, nous ignorons les raisons de leur rupture. Et puis on n’a jamais su son âge exact. Il courait le bruit qu’elle avait six ans de plus que son illustre amant; pourtant, ce dernier l’a toujours décrite comme une femme extrêmement jeune.
Rabia Abdessemed, dans son nouveau roman, Wellâda, princesse andalouse, qui vient de paraître aux éditions de l’Harmattan, croit avoir percé cette énigme. Dans une langue châtiée, faisant preuve d’une grande culture, elle développe ses arguments, remontant le temps et terminant d’une façon inattendue qui n’est pas sans rappeler le roman policier.
Nous sommes en l’an 468 de l’ère hégirienne (1070 après J.-C.). Le califat éclate en 1012 en une dizaine de royaumes autonomes, les Taïfas, qui se font une guerre sans merci mais qui se livrent à une concurrence culturelle effrénée, notamment entre les villes de Séville, Tolède et Cordoue. Les Andalous, on le sait, aimaient la poésie avec passion. Elle n’était pas l’apanage d’une élite, mais un trait national.
Lui, Abou Walid Ibn Zeydoun, de souche arabe reconnue, les Makhzoumis, est au faîte de la gloire. Poète adulé à la cour du plus puissant des princes des Taïfas, l’émir Motamid Ibn Abbâd, nouveau souverain de Cordoue, il fait également fonction d’archivizir et d’ambassadeur. Avant de rencontrer Wallâda pour la première fois, le poète, qui «préférait les femmes de type oriental, blanche de peau avec des cheveux de jais et des yeux de braise», «s’attendait à la trouver plutôt laide, persuadé depuis toujours que les femmes savantes sont souvent des femmes sans beauté qui compensent leur disgrâce par leur esprit» (p.61).
Elle, la dernière descendante de la défunte dynastie des Omeyyades, fille du calife Al Mostkéfi, prince des sang certes, mais buveur invétéré, de conduite dépravée, et de Sakrâ, une esclave d’origine grecque, surnommée la Perverse. Le roitelet Jawhar, qui avait chassé les Omeyyades, tenait Wallâda pour «une réplique du passé califal. Il la ménageait, mais s’en méfiait tout en la laissant vivre sa vie comme elle l’entendait» (p.92).
Un amour de légende
Rien donc ne destinait Ibn Zeydoun et Wallâda à se rencontrer et à s’éprendre l’un de l’autre jusqu’à entrer dans la légende des couples célèbres, comme Mejnoun et Leïla, Kays et Boutheyna, Koutheïr et Azza, ou encore Roméo et Juliette. La réalité est sans doute moins idyllique mais le mythe existe, repris de mille façons depuis des siècles.
Selon Rabia Abdessemed, Wallâda était extrêmement belle, avec ses «cheveux blond cendré» qui «auréolaient un visage à l’ovale parfait et donnaient à ses yeux bleus des reflets changeants.» (p.62) Dès lors, comment ne pas tomber sous le charme de cette femme, aux yeux bleus et aux paupières légèrement bistrés, qui lui donnent, selon les mots du poète, «ce regard où sont nés les regards et les astres» et dont le sourire «diffusait son éclat en douceur comme une radiation lumineuse?»
Wallâda avait, elle aussi, succombé sous le charme du jeune poète lorsqu’elle le vit pour la première fois.
«Quelque chose en elle avait vibré… Elle s’avoua qu’il l’intéressait. Elle recevait tout ce que le royaume comptait d’hommes puissants ou de personnalités littéraires. Celui-ci l’impressionnait particulièrement. Il était différent, au moral comme au physique». (p.63)
Née sous ces auspices, leur idylle ne dura guère longtemps. Les obstacles bientôt surgissent, chaque jour plus nombreux, plus dangereux. Wellâda, malgré son nom, «l’enfanteresse», autrement dit femme génitrice, créée pour la maternité, est loin d’être ce symbole de fécondité. Soucieuse de reconquérir le trône de ses ancêtres, elle conspirait ouvertement pour faire renverser les Jawharides. Férue de poésie, chanteuse et musicienne de talent, animant cénacles littéraires et veillées musicales, elle était devenue pour Ibn Zeydoun la beauté inquiétante.
«Qui mesure le temps, ô ma dame, toi, les astres ou Dieu ?»
Il n’ignorait pas la chance inouïe de l’avoir rencontrée : «Aucun poète arabe n’a eu l’insigne honneur d’être aimé d’une princesse» (p.53). Mais il n’oubliait pas non plus qu’il était toujours le fidèle serviteur des Jawharides et que cette liaison avec leur ennemie déclarée le mettait en porte-à-faux.
Pourquoi les deux amants qui, pourtant, s’aimaient d’amour tendre, comme dit la chanson, s’étaient-ils quittés ? Plusieurs raisons furent avancées. D’aucuns prétendent que le chantre des Jawharides avait trompé Wallâda avec Otba, une de ses suivantes noires, chanteuse à la voix d’or. D’autres invoquent l’incompatibilité d’humeur, d’autres encore la raison d’Etat. Toujours est-il que leur rupture reste à ce jour obscure.
Courtisane de haut vol, une princesse de sang menant une vie libertine, dépravée et sans cœur pour les uns, Wallâda est, pour les autres, la vertu même, la poétesse, la muse incomparable et adulée de l’un des plus grands poètes que l’Andalousie ait jamais connus. L’homme, néanmoins, proclame haut et fort, pourtant, qu’il aime sa cruelle princesse encore et toujours.
Cordoue, tes nuits
sont des aurores
A lire ses nombreux poèmes d’amour dédiés à Wallâda, on est tenté de croire que la passion d’Ibn Zeydoun n’est rien moins que l’expression la plus noble du mythe de Tristan,cet amour-passion légendaire que renouvelle sans cesse l’obstacle qui rend l’être aimé encore plus cher, la douleur étant le catalyseur et le reflet de cette passion :
«L’amour ne peut mourir, même de ma blessure».
Dans son esprit même Cordoue, qui avait vu naître leur amour, cette cité «sainte et dorée où tout est danse et don» se confond avec la figure de Wallâda :
«Ô belle Cordoue me sera-t-il donné
De retourner à toi ?
Que vienne le moment où je te reverrai
Tes nuits sont des aurores
Ta terre est un jardin
Ton sol imprégné d’ambre
Safrané, un tapis d’or».
Mais pradoxalement, cette idylle entre Ibn Zeydoun et Wallâda, pèche par cette quête de la souffrance. Elle n’atteint pas son aboutissement logique, c’est-à-dire la douleur suprême, l’ultime sacrifice. Dans son livre, Rabia Abdessemed, malheureusement, n’a pas suffisamment souligné la valeur symbolique de la mort du poète, encore moins celle de Wallâda. Leur disparition ne témoigne guère de cet ordre éternel, immuable qui régit notre destinée. Elle ne symbolise en rien cette correction habituelle et ces nobles sentiments que sont l’amour et l’affection, qui illuminent la condition humaine et qui, à défaut d’une justice rétributive, illustrent l’aspect fondamental et rassurant de l’humanité.
R.D.
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Rabia Abdessemed, Wellâda, princesse andalouse, Editions de l’Harmattan, 140 pages
Rédigé le 05/11/2006 à 17:25 | Lien permanent | Commentaires (0)
La seule vérité
Existe-t-il aujourd’hui une caractéristique générale qui permette de définir la nouvelle ? Est-ce l’invraisemblable ? Le fantastique ? Ou tout simplement le fait-divers, la banalité du quotidien ? Il n’est guère aisé de répondre. Libérée des règles et entraves de toutes sortes auxquelles elle fut longtemps assujettie, la nouvelle aujourd’hui s’éclate et se multiplie.
Pour preuve, le recueil de Sigrid L. Crohem, Célébrations intimes, que vient de publier la maison d’édition Chèvre Feuille Etoilée. Huit nouvelles, basées surs des expériences sentimentales vécues par les narrateurs et narratrices, mais dont l’apparente banalité du quotidien peut néanmoins intéresser grâce à la ligne de force et à la forme artistique appliquées à toute l’œuvre.
Tout est éphémère
De la première nouvelle, Le regard de l’instant, jusqu’à la dernière, La vasque rouge, Sigrid L. Crohem suit une seule ligne de force. Maïssa Bey dans la quatrième de couverture l’exprime ainsi :
«A travers ces nouvelles imprégnées d’une atmosphère mêlant la chair, la sensualité, à l’art et à la beauté, Sigrid L.Crohem nous montre cette seule vérité : tout, oui, tout, et surtout l’illusoire éternité de l’amour, sont éphémères et seuls demeurent les instants capturés goutte à goutte, dans l’écoulement inexorable du temps. L’espoir est là cependant. Dans les fissures du temps, il s’accroche, résiste à l’érosion».
S.L.Crohem ne recherche pas l’extraordinaire, encore moins le fantastique. Son recueil ne possède pas cet humour corrosif et cette émotion contenue que nous percevons dans certains ouvrages comme celui de Matthew Kneale Petits crimes dans un âge d’abondance, par exemple. Son originalité réside d’abord dans sa structure. Construit sur un même mode, son système de narration est différent dans chaque nouvelle : présent dans la première nouvelle, le narrateur est absent dans la seconde, “Djelna et les trois femmes du soleil”. Dans la troisième, intitulée “Les terres chaudes”, la narratrice est, elle-même, le personnage impliqué dans l’histoire.
La vie ici-bas
Cette originalité est également perceptible dans le choix des lieux, tous exotiques à souhait. Ainsi grâce aux pérégrinations des narratrices à travers le monde — chaque nouvelle se situant dans une contrée différente — et grâce aussi à la pluralité de leurs expériences plutôt intimes, comme le précise le titre, ces nouvelles reflètent à leur façon la condition humaine. Une vision tronquée certes, qui ne restitue qu’une infime partie de la réalité, mais qui néanmoins, en dit long sur cette pathétique quête du bonheur et cette résistance au malheur, cette lutte contre le désespoir que Maïssa Bey, elle- même, a finement décrite dans son roman Surtout ne te retourne pas où le souci majeur du personnage central, Amina, et de ses compagnes d’infortune n’était pas la rédemption mais tout simplement la vie ici-bas. Comme Nadia, Sabrina, Dada Aïcha ou Nono, Amina s’emploie à actualiser les virtualités qu’elle découvre petit à petit en elle.
Est-ce pure coïncidence? C’est ce même prénom, Amina, que S.L. Crohem a choisi de donner au personnage central de sa nouvelle “Djelna et les trois femmes du soleil”. Comme l’héroïne de Maïssa Bey, Amina réconforte Djelna, la femme constamment battue par un époux fruste. Dans cette nouvelle qui tranche par son côté tragique, Djelna finira par partir «chercher ce qu’elle ne pouvait trouver auprès des Monts, sa rencontre solitaire avec le soleil» (p.29).
S.L. Crohem et Maïssa Bey luttent d’ailleurs pour une même cause, «contre la violence du silence, contre le danger de l’oubli et de l’indifférence». Au risque de contribuer davantage à un probable enclavement d’une catégorie d’écrivains, ces nouvelles témoignent, à coup sûr, d’une sensibilité exclusivement féminine. C’est à notre avis le trait original le plus frappant. Faut-il le préciser? Le recueil Célébrations intimes de S.L. Crohem fait partie de la collection “Les chants de Nidiba” animée par Maïssa Bey, elle-même.
A mon seul désir
Cette sensibilité féminine court en filigrane dans tout le recueil. Dans la nouvelle intitulée «La licorne», la narratrice s’est métamorphosée dans son rêve en une licorne, non pas la licorne telle que l’imagine Proust dans son Du côté de chez Swann, «une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de faculté logique, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l’ouïe», mais un être pensant, jouissant de toutes les facultés humaines, parfaitement conscient de sa métamorphose. Parce que certains animaux peuvent fort bien symboliser nos peurs et nos désirs, ils nous renvoient notre propre image ou l’image que nous percevons de l’Autre. Quelle est, par exemple, la signification symbolique d’une nouvelle comme celle de Dino Buzzatti « Les Souris » sinon la charge de terreur que cet animal inspire?
Au-delà du dédoublement de l’être, la charge symbolique que la licorne évoque dans la nouvelle de S.L. Crohem, se devine aisément: au milieu d’une rivière, dans une «île bleu nuit», cet animal imaginaire rencontre une jeune fille :
«Je prends plaisir à me connaître à travers son regard. Elle enlève une double parure de perles irisées qu’elle porte autour de son cou et la glisse doucement sur le bord de la rive. Toutes les deux esquissons le même sourire. Un signe de sa main accompagne mes yeux vers une tenture de couleur azur qui s’entrouvre à l’horizon. Sur le haut s’inscrivent en lettres d’or les mots. «A mon seul désir». p.64.
A l’image de ce rêve, Célébrations intimes est une œuvre toute en subjectivité, l’expression d’une sensibilité à fleur de peau rendue dans une langue châtiée, sans fioritures.
Rafik DARRAGI
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Célébrations intimes — Nouvelles de Sigrid L.Crohem, édition Chèvre Feuille Etoilée.
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Du côté des revues
Ici et là (revue de poésie) n°4
«Ô Tunis, tachée naguère par le sang du siècle en marche, du siècle qui défie la poésie, l’esthétique d’un ordre établi que d’aucuns voulaient vivre à leur convenance, Tunis, je t’ai quitté un jour contre mon gré, poussé par les tempêtes.»
Ce cri d’amour et de souffrance est du poète tunisien Claude Benady, extrait de son ouvrage Un été qui vient de la mer. Il est cité en avant-propos à une longue étude de Slaheddine Haddad intitulée «Un parcours tunisien», qui vient de paraître dans le n°4 de la revue Ici et là.
Ici et là est une revue de poésie éditée par la Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines d’un format inhabituel (15x30) et d’une conception graphique des plus originales. Parrainée par plusieurs personnalités du monde des lettres, notamment Andrée Chedid, Venus Ghoury-Ghata ou encore Roland Nadaus, elle présente un aperçu agréable et fort attrayant de l’activité littéraire française. On y trouve, au milieu de belles photos, dans un désordre apparent, des poèmes inédits comme ceux de Serge Delaive, Marc Giai-Miniet ou de Laurent Bourdelas ; des articles et reportages sur des festivals de poésie comme celui du Québec: “De retour de Trois-Rivière” de Dan Bouchery, ou sur des revues qui, peu à peu, commencent à faire partie du paysage poétique comme Eclats d’encre, qui en est à sa cinquième année d’existence (Cf. La Presse du 23/05/05). On y trouve également des entretiens avec des poètes et des artistes peintres, des analyses et des critiques. Dans la rubrique “Si près et si loin”, ô divine surprise : un superbe dossier où figurent, illustrés par une série de poèmes, deux articles portant sur la poésie tunisienne d’expression française : l’un de Slaheddine Haddad, l’autre de Cécile Oumhani.
Slaheddine Haddad est poète, et c’est en tant que tel qu’il analyse les fondements et les traits caractéristiques de la “poésie actuelle” tunisienne :
«C’est une poésie qui ne cache nullement ses intentions. Elle prétend atteindre l’universalité en agissant davantage sur la transformation du langage, l’apport de plus de musicalité et la diversité de ses inspirations. Sans doute parce que née de tensions, cette poésie s’annonce d’emblée présente et pleine d’assurance». (pp. 22-23)
Avant de souligner l’apport des pionniers, Marius Scalési, «le vrai parrain», et Slaheddine Tlatli, le nostalgique de l’antique Carthage, Slaheddine Haddad précise :
«C’est à partir de 1970 que nous assistons réellement à un regain de l’expression poétique française avec Claude Benady, Salah Garmadi, Moncef Ghachem, Hédi Bouraoui, Majid El Houssi, Mohamed Aziza, Tahar Bekri, Larbi Ben Ali, Amina Saïd : poètes qui vont en quelque sorte façonner et préparer les contours de la poésie actuelle.» (p. 22)
L’article se termine sur une note optimiste. Malgré les difficultés que rencontre la poésie aujourd’hui, Slaheddine Haddad reste confiant :
«En diversifiant ses sources d’inspiration et en s’ouvrant davantage sur l’Universel, la poésie tunisienne d’expression française semble habitée par le souhait de faire oublier la faiblesse de sa production. Elle donne cette image singulière d’une vague que rien n’arrête ; ni les aléas du temps, ni le cloisonnement provoqué par la politique mondiale n’ont d’effet sur elle. L’urgence la pousse à avancer et le temps contribue, chaque jour qui passe, à la rendre elle-même.»
Cette poésie actuelle a certainement de beaux jours devant elle. Comme le dit si bien Cécile Oumhani, «parce que les poètes naissent de leurs paysages et qu’ils vont, traversés de ses reflets et de ses lumières» Youssef Rzouga, Marianne Catzaras, Aymen Hacen , Hassen Bahani ou encore Slaheddine Haddad ne redouteront pas le manque d’inspiration, car ils continueront à interroger «sans cesse plus loin ce visible solaire de la terre tunisienne, de l’Ifrîqia…» (p.37).
Poème inédit de Slaheddine Haddad
Troc
L’homme vendait de vieux cadenas
sans clés. Celui qui m’intéressait, il en
demandait un prix fort.
Je lui fais remarquer que l’absence de
clé ne justifie en rien le prix.
-Pour presque rien, le serrurier peut
vous fabriquer une clé qui va avec,
disait-il.
Je ne savais pas d’où venait la
contrainte.
Moi, je voulais un cadenas sans clé.
La pluie se mit à tomber serrée et la
discussion s’affaiblit,
s’arrêta d’elle-même.
Là où j’habitais, on ne fermait jamais
les portes.
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Ici et là, n°4.03/06. Revue de La maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines.
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Délits d’honneur
Mohamed El-Bisatie est né en Novembre 1937, à El-Gamalia près de Port Saïd. Après des études de commerce à l’université du Caire, il entre en 1960 à la fonction publique comme inspecteur des finances. Ses premières œuvres apparurent en 1962.
"C'est un soir si étrange. Oui, combien il lui paraît étrange... Pourtant..."
Aujourd’hui à la retraite, il a à son actif sept recueils de nouvelles et huit romans, parmi lesquels: Ibtissamat al-Madina al-Ramadiyya, Mughamarat Hamza et Hadith min al-Tabik al-Thalith. Il a, en outre, collaboré à plusieurs revues dont al-Masa’, al-Katib, al-Majalla, et Rose el-Youssef et fait partie avec un groupe d’intellectuels égyptiens de la célèbre ‘Galerie 68’, (Gâlîrî 68 )une revue littéraire d’avant-garde qui vit le jour dans les années soixante et dont l’un des principaux fondateurs est le romancier bien connu Gamil Attiya Ibrahim, auteur notamment de Al-Hidad la Yaliq bil-Asdiqaa (Le Deuil ne sied pas à nos amis) et Al-Nuzoul Ila Al-Bahr (Descente vers la mer).
Les éditions Actes Sud ont déjà publié des ouvrages de Mohamed El-Bisatie : La Clameur du lac (Sakhb al-Buhaira) en 1996, Derrière les arbres (Beyout Wara’ al-Ashgar) en 2000, et Bruits de la nuit (Aswat el-Leil ) en 2003. Elles publient aujourd’hui un quatrième roman, D’autres nuits, (Layâlin ukhrâ’) paru à Beyrouth en 2000, dans une traduction limpide d’Edwige Lambert, la traductrice attitrée d’El-Bisatie.
«Le chemin est poudreux. Il monte en zigzaguant, puis disparaît entre les arbres denses parmi lesquels ils avancent vers le cimetière, portant le cercueil de son père. A l’orée du sentier, elle attend qu’ils reviennent».
Ainsi commence D’autres nuits. Elle, c’est Yasmine, le personnage principal qui se souvient, petite fille adulée par ses deux frères, assistant sans émotion apparente, à l’enterrement de son père. Aujourd’hui installée au Caire, responsable d’un musée, elle s’efforce de mener sa vie à sa guise, une vie de femme émancipée, libre de toute contrainte. Mais en Egypte le culte de la virilité est prépondérant et le sens de l’honneur y est poussé à l’extrême : «L’homme prend sa femme en flagrant délit; un an de prison, six mois… ou l’acquittement." Aujourd’hui encore, nous croyons savoir que l’article n° 587 de la Constitution italienne, qui date de la réforme fasciste du 1er juillet 1931, protège celui qui " lave son honneur dans le sang " tant il est vrai que les délits dits "d’honneur", dans le pourtour méditerranéen du moins, semblent répondre à une exigence éthique des plus profondes. Tuer l’amant de sa femme, le séducteur de sa fille ou de sa sœur, devient tout simplement un devoir, sous peine de devenir la risée des voisins. Au Moyen Age, celui qui refusait de se venger était même châtié.
Pour le romancier désireux de répondre aux goûts de ses lecteurs, les délits d’honneur constituent, par conséquent, un moyen idéal, et, Mohammed El-Bisatie, on le comprend, ne manque pas d’y recourir. Il l’a fait dans Derrière les arbres. Il récidive dans D’autres nuits.
Contrairement au roman moderne égyptien — Kit-Kat Café d’Ibrahim Aslân, par exemple, où, décrits avec verve, les personnages semblent surgir tout droit d’une vraie cour des miracles médiévale — D’autres nuits ne se veut pas une fresque sociale. De toute évidence, la peinture de la société égyptienne y manque d’acuité, voire d’intensité particulière. Le roman est plutôt un suspense et, par conséquent, si les personnages y sont décrits à l’emporte-pièce, sans nuance, si les aventures sentimentales de l’héroïne se succèdent et se ressemblent, c’est parce que les soucis et les menus plaisirs de la vie quotidienne sont aussi intéressants que les rapports humains qui les sous-tendent :
“C’est un soir si étrange. Oui, combien il lui paraît étrange… Les gens marchent pourtant comme à leur habitude, se pressent sur les trottoirs, s’arrêtent devant les vitrines…Elle se dirige vers un marchand de pizzas, cela lui fait envie brusquement. Au loin, l’enseigne au néon clignote. Sa démarche. Qui a dit que sa démarche était provocante ? Encore ne l’a-t-on jamais vue avec des talons hauts. Elle ne les avait pas portés depuis longtemps... Elle s’arrête sur le trottoir, en face, pour traverser la rue. S’avise qu’elle n’a plus envie de pizza, elle l’imagine collante, quelque peu indigeste, elle poursuit son chemin.’’ (p.142)
La technique narrative de Mohammed El-Bisatie demeure la même. L’auteur se cantonne, comme d’habitude, dans une prudente obscurité, une attitude ambiguë qui s’accommode de toutes les interprétations possibles, même si, de temps en temps, un subtil coup de pinceau laisse habilement entrevoir la trajectoire finale. Dans le roman, presque tout est suggéré en filigrane : l’attitude traditionnelle dictée par les conventions sociales de l’époque, le contrôle des coutumes sexuelles, et même la réalité socio-politique de l’Egypte des années 1970. Rien ou presque rien n’est révélé sur le sort tragique et mystérieux des amants d’un jour de la jeune femme :
“Elle apprend la nouvelle le lendemain matin. Le journal est étalé sur la table… Sur la photo, le visage de l’homme, penché de côté, bouche bée. Où est-ce ? Dans une rue étroite, à Abdin. Peut-être une demi-heure après qu’il l’a quittée. Juste le temps d’aller là-bas’’. (p.118)
C’est une technique subtile qui, en recourant au non-dit et au décryptage de l’univers du personnage central, requiert nécessairement la participation active du lecteur. C’est la condition sine qua non car ce qui reste au cœur du propos dans ce roman, ce n’est pas tant le mystère qui entoure ces meurtres que la terrible motivation de ceux qui les ont commis.
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Mohammed El-Bisatie, D’autres nuits, roman traduit de l’arabe (Egypte) par Edwige Lambert, Actes Sud, 174 pages.
Rédigé le 21/06/2006 à 17:00 | Lien permanent | Commentaires (0)
Pérennité de Shakespeare
Gilles de village, sauvage ivre, histrion barbare, etc. Qui ne connaît les célèbres anathèmes lancés par Voltaire à l’encontre de Shakespeare? En revanche, combien d’entre nous savent que ce même Voltaire, «tout en condamnant Shakespeare, le plagie»?
«Ainsi, ajoute l’auteur de cette assertion, Alice-Clark-Wehinger, «Sémiramis (1748) sera une tragédie calquée sur Hamlet, Zaïre (1732) sur Othello et la Mort de César (1743) sur Julius Caesar». (p.12)
Alice-Clark-Wehinger sait de quoi elle parle. Maître de conférences à l’université de Nantes où elle enseigne le théâtre de Shakespeare et la littérature du sud des USA, elle vient de publier aux éditions de L’Harmattan un excellent ouvrage intitulé William Shakespeare et Gérard de Nerval : Le théâtre romantique en crise (1830-1848). Elle y analyse avec acuité le rôle prépondérant joué sous la monarchie de Juillet par Gérard de Nerval dans l’évolution de l’esthétique théâtrale et les expériences initiées par les partisans de Shakespeare, notamment, Victor Hugo, Théophile Gautier et Alexandre Dumas, dans leur tentative de remettre en cause la tradition.
Pourtant, rien au départ, affirme Alice-Clark-Wehinger, ne prédisposait ce poète et critique français à s’ériger en défenseur de Shakespeare. Ardent anglophobe durant sa jeunesse, il avait, par esprit nationaliste, glorifié le génie français et lancé des diatribes enflammées contre tous ceux qui voulaient propager en France l’influence anglo-saxonne, notamment, Chateaubriand. Gérard de Nerval, en effet, reprochait à l’auteur de René d’avoir contribué à rétablir des liens avec l’ancienne nation d’occupation mais aussi «d’avoir délaissé la poésie au profit de l’argent». (p.19)
Shakespeare, Milton, Shéridan…
Mais cette anglophobie ne dura pas longtemps. Grâce au travail de certains critiques littéraires comme Guizot et son Essai sur Shakespeare, Stendhal avec Racine et Shakespeare, Chateaubriand avec son Essai sur la littérature anglaise, et aussi grâce aux romans historiques de sir Walter Scott qui vivait alors à Paris, la littérature anglaise connut un engouement sans précédent. A vrai dire cette littérature anglo-saxonne était déjà multiple et ne pouvait en aucun cas être réduite à la seule et unique figure de Shakespeare. Plusieurs écrivains français, partisans du romantisme naissant et désireux de rompre avec l’esprit académique traditionnel, se tournèrent alors non seulement vers Shakespeare mais aussi vers Milton, Sheridan, Byron, Radcliffe ou encore Shelley. Ce fut le cas de Gérard de Nerval qui, s’identifiant à l’image du dandy et du révolté, n’hésita pas à adopter le comportement libertin et les manières excentriques des Jeunes-France byroniens. C’est peut-être cet engagement total qui lui permit d’acquérir quelques années plus tard cette acuité et cette perspicacité critique dont il fit preuve pour «relever dans les pièces britanniques les plagiats du Boulevard français». (p.253)
L’influence du barde anglais
L’étude d’Alice-Clark-Wehinger fournit, à cet effet, de remarquables chapitres et de précieux indices. De la fameuse bataille d’Hernani (1830) et des premiers metteurs en scène qui s’étaient attaqués à Shakespeare comme Pixerécourt et Ducange et l’éclatant succès de Dumas, maître incontesté du grand ‘spectacle’, jusqu’à l’école réactionnaire de Ponsard des années 1840, elle passe en revue les nombreux vaudevilles, les mélodrames, les opéras bouffes et les drames musicaux portant le sceau plus ou moins marqué du barde anglais.
Pourquoi cet enthousiasme délirant pour Shakespeare? Cette portée considérable d’œuvres que certains n’hésitent pas à taxer aujourd’hui de ‘boucheries’ ? Cet engouement qui était si fort qu’aux dires de l’angliciste J-J Jusserand, «dès la Restauration, le répertoire shakespearien servait à remplir les salles des théâtres du Boulevard» ? Les raisons fournies par Voltaire sont sans doute fondées : le spectacle, la pompe, les scènes de bataille drainent la foule. Mais il y a aussi d’autres motifs liés surtout au drame historique qui a tant attiré les romantiques français. Alice-Clark-Wehinger les énumère brièvement mais judicieusement, au fur et à mesure qu’elle évoque les exemples de traduction, d’adaptation ou de plagiat qui ont attiré l’attention non seulement de Gérard de Nerval mais également d’autres critiques littéraires et connaisseurs des lettres anglaises comme Théophile Gautier, Hippolyte Lucas, Alexandre Dumas, M.P.Meurice ou encore Castil-Blaze.
Mystères et légendes
Parmi ces motifs, nous relevons en particulier ce goût moyenâgeux, entaché de grossiers défauts certes, mais riche d’émotions, de mystères et de légendes, que le théâtre shakespearien, plus que tout autre, a su répandre. Parce que, contrairement à la France, où le retour au Moyen Age préfigure l’éclosion du Romantisme, il n’a jamais existé de réaction haineuse, ni d’ostracisme contre l’art du Moyen Age en Angleterre, Shakespeare comptait sûrement beaucoup plus sur l’imagination de ses spectateurs que sur la cohérence de son œuvre, pour s’assurer de leur participation.
Cela est d’autant plus vrai, qu’à l’instar du drame biblique, l’authentification historique ne se posait guère. Il pouvait ainsi à loisir présenter les meurtres, les complots et les révoltes, dont ses spectateurs étaient friands, avec les caractères d’événements vécus. D’autre part, puisqu’il se réclame de la vérité historique et qu’il se réfère à des événements connus de tous et admis sans conteste, Shakespeare pouvait se croire autorisé à introduire des actes et des situations à la limite du réel et même de l’imaginable, mais indispensables pour l’émotion théâtrale.
Le rôle de Nerval
Mais ce «nouveau théâtre» n’eut pas en France le succès escompté. Après une riche mais brève période due au parcours de quelques figures emblématiques, comme Victor Hugo, Théophile Gautier ou Alexandre Dumas, faute d’auteurs contemporains de valeur, les traducteurs et les metteurs en scène prirent peu à peu l’habitude de se poser en coauteurs des œuvres shakespeariennes, au risque de mettre en cause le texte lui-même : «Nerval, à la différence de nombreux critiques, proteste contre les mauvaises imitations des pièces de Shakespeare interprétées pour l’opéra, le mélodrame, le cirque ou le vaudeville. Il n’hésite pas à récriminer contre l’irrespect général des auteurs français qui déforment les pièces de Shakespeare au profit de productions extravagantes où les nuances du sublime et du grotesque sont transformées en gros rires et pleurnicheries affectées. Cet usage frivole d’auteurs étrangers remettra en question l’essence même de la réforme dramatique inspirée de Shakespeare». (p.101)
Certes, c’est tâche ardue que d’aller à contre-courant des idées classiques. Mais Shakespeare est un dramaturge dont l’œuvre reflète la pérennité de l’Humanité. Ses écrits ont su traverser les siècles, même les plus arides et les plus réfractaires aux mythes, car ils portent sur l’homme, sur l’universel et tant que vivra l’homme, son œuvre vivra.
"Shakespeare, disait André Maurois, a connu tous les âges et peint toutes les passions de l’homme; chacun de nous se retrouve en ses personnages".
Gérard de Nerval le sait for bien, lui qui s’est donné la possibilité d’agir, selon sa vocation même, en témoin de son temps. Lucide, il a proposé une esthétique théâtrale nouvelle en s’engageant directement dans une critique délibérée, sachant pertinemment que le temps demeurera le seul juge en définitive, la mode et l’engouement une fois passés.
Rafik DARRAGI
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Alice-Clark-Wehinger, William Shakespeare et Gérard de Nerval : Le théâtre romantique en crise (1830-1848), L’Harmattan, 296 pages.
Rédigé le 21/06/2006 à 11:14 dans Livres | Lien permanent | TrackBack (0)
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